(c) Michele Margot - The New Raw

Le design est-il en train de tourner la page du neuf ?

Dans les ateliers européens, une nouvelle génération de designers transforme les rebuts industriels en mobilier contemporain. Du déchet à l’œuvre, de la contrainte à la création, le design explore une autre modernité.
 
Maximum, The New Raw, Le Pavé…  Ces studios européens de design transforment les restes du monde industriel en manifeste esthétique. Tables en aluminium recyclé, lampes moulées dans le plastique urbain, chaises issues de chutes d’usine : ils détournent intelligemment les rebuts de l’industrie pour en faire des objets désirables. À l’heure où produire autrement devient une urgence, de Paris à Rotterdam, le déchet devient le point de départ d’un récit écologique, poétique et politique. Alors que les salons internationaux s’apprêtent à ouvrir leurs portes, les codes du design contemporain se renversent : ne plus extraire, mais transformer. Passer de la production de forme à la réinvention de matière. Pour Jean-Christophe Camuset, journaliste à ELLE Décoration, la rupture est nette : « La nouvelle génération de designers n’a plus envie de fabriquer des chaises en plastique! Pour beaucoup d’entre eux, le design industriel appartient au passé, ce n’est plus du tout leur idéal. Le XXe siècle et sa façon de produire est bel et bien terminé ».  
 
En Europe, cette constellation de studios ouvre de nouveaux horizons au secteur du design. Dans leurs ateliers, ces créateurs transforment chutes de métal, rebuts plastiques et résidus de cellulose en mobilier contemporain. Entre circularité, poésie et résistance au «  fast design » , ils redonnent vie à la matière oubliée. Longtemps, le design s’est nourri de nouveaux matériaux et d’innovations industrielles. Aujourd’hui, il s’agit au contraire d’épuiser les stocks dormants du monde existant. La crise écologique impose au design une mutation profonde. Finie la logique du neuf : place à la récupération, au réemploi, à la matière « déjà là ». Comme le résume la journaliste Marie Farman, « les déchets industriels sont désormais perçus comme des ressources dormantes  une matière première immédiatement disponible, souvent locale. »
 
Chez The New Raw, à Rotterdam, le plastique n’est plus un fléau, mais une matière à révéler. « Nous considérons les déchets plastiques non pas comme un problème, mais comme une ressource au potentiel inexploité, expliquent les fondateurs. Chaque projet est un équilibre entre innovation technique, savoir-faire artisanal et responsabilité environnementale. » Leur mobilier « Print Your City », conçu à partir des déchets plastiques des habitants eux-mêmes, devient ainsi un autoportrait collectif des villes qu’ils habitent.
 
En France, Maximum a fait du rebut industriel son terrain d’expérimentation. Chaque pièce, née d’un matériau récupéré parmi les déchets métalliques de l’industrie, devient la preuve qu’un design local et circulaire est non seulement possible, mais surtout désirable. À Bruxelles, Studio Plastique s’intéresse aux cycles de vie des matériaux et conçoit des objets à partir de verre, cuivre ou plastique issus des flux industriels. À Barcelone, Honext travaille sur les résidus de papier et de cellulose pour créer des panneaux sans colle ni additifs, utilisés en architecture intérieure. Certaines marques comme Mater ou ecoBirdy voient les choses en grand, en produisant avec des matériaux recyclés au niveau industriel. Même les géants du design comme Vitra ou Kartell s’y mettent doucement en intégrant désormais des plastiques recyclés ou biosourcés à leurs collections, sous la pression d’un public plus conscient.
 
Cette mouvance, parfois appelée design post-industriel ou design de réemploi, brouille la frontière entre art, ingénierie et activisme. Travailler à partir de rebuts, c’est accepter une contrainte – mais aussi une forme d’aléatoire. Chaque lot de matière raconte une histoire différente : texture, densité, couleur. Le designer ne commande plus une matière standardisée ; il la découvre, la réinterprète, l’écoute. C’est là que réside la force poétique de ces objets : ils portent la mémoire de leur matière d’origine. Une table en aluminium recyclé garde parfois la trace d’un ancien moule industriel. Une lampe en plastique moulé arbore la nuance imprévisible des mélanges de couleurs. Cette conscience environnementale ne bride pas la créativité,  elle la redéfinit. « Un designer doit aujourd’hui réfléchir en amont aux matériaux les plus pertinents pour fabriquer son objet en fonction de son usage et de sa durée de vie”, explique Marie Farman. “Pour la jeune génération, c’est une évidence plus qu’une contrainte. De ces défis naissent de nouvelles esthétiques. »
 
Créer à partir du rebut, c’est aussi repenser la beauté : non plus lisse et parfaite, mais imparfaite, singulière, accidentée  comme un palimpseste du monde industriel. Au-delà du geste écologique, ce mouvement interroge nos imaginaires de consommation. Face à la logique du « fast design », où le mobilier se jette presque aussi vite qu’il s’achète, ces créateurs proposent une autre temporalité : fabriquer moins, mais mieux. Une économie de la rareté positive, où la matière dicte le rythme, et non le marché. Le design devient un acte de résistance douce : résister à la profusion, à l’oubli des ressources, à la beauté jetable
 
Pour Jean-Christophe Camuset, le design vit aujourd’hui une tension comparable à celle qu’ont connu la gastronomie et la mode : « Deux mouvements s’affrontent, observe-t-il. D’un côté, le fast design, qui produit toujours plus. De l’autre, un modèle plus vertueux, encore minoritaire mais en pleine expansion. La prise de conscience est en marche. » Pour le design contemporain, la circularité n’est plus un argument marketing, c’est une démarche de création. Quand le design contemporain puise dans les ressources délaissées, matière, sens et impact se rejoignent. 
 
Le designer de demain n’est plus seulement un faiseur d’objets, mais un médiateur entre la matière, la technique et la société. Finalement, le véritable luxe contemporain consiste peut-être à donner une seconde vie à ce que l’on croyait perdu ?
Quelques chiffres :
 
  • En France, plus de 35 000 tonnes de déchets sont générés chaque jour par l’industrie.
  • Le secteur du mobilier produit à lui seul plus de 2 millions de tonnes de déchets par an en France. Seulement 4% sont réemployés ou réutilisés
  • Entre 2017 et 2022, le nombre d’éléments d’ameublement mis sur le marché en France a augmenté de 88%, passant de 269 à 505 millions d’unités mises en marché.
Coup de coeur
Lionel Jadot, le pionnier des rebuts réinventés. Il incarne une façon atypique de pratiquer le design, à partir de matériaux de récupération et dans le cadre d’une communauté artistique.
Depuis 25 ans, dans ses célèbres Ateliers Zaventem à Bruxelles, l’architecte d’intérieur, adepte du recyclage a  intégré le principe de récupération des matériaux. Élu designer de l’année 2024 (Maison & Objet), cet artiste inclassable est le symbole d’un secteur en pleine mutation écologique. Le maître du design durable.  « L’idée n’est pas d’apprécier seulement le design, mais la façon dont il a été produit ».
 
Son travail à découvrir ici 
 
 
Mots : MATHILDE ENTHOVEN 

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(c) Alizée Bauer - Le Pavé
(c) @billie_and_i. Styling by @alea_toire pour ecobird
(c) Maximum

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