À Chouilly, les vendanges d’une relève qui se réinvente
À Chouilly, le vignoble champenois vient de vivre la récolte la plus précoce de son histoire. Derrière les calendriers bouleversés par le réchauffement climatique, c’est tout un monde qui se transforme : les gestes se transmettent encore de génération en génération, mais les visages des vendangeurs changent. Reportage.
par Camille Balland
Le 06/09/2026
À Chouilly, le week-end du 15 août prend des airs de rentrée précipitée. Après plusieurs vagues de chaleur et trois mois sans pluie, le raisin est déjà prêt à être cueilli. Il faut avancer le calendrier, organiser les équipes et, surtout, trouver des bras.
Cette année, le Comité Champagne a publié le ban des vendanges le 12 août, une première dans l’histoire de l’appellation. C’est seulement la dixième fois que la Champagne vendange au mois d’août. Pendant longtemps pourtant, les raisins étaient cueillis en septembre, parfois même en octobre.
Pour le Champagne Juliette Pétret, une vingtaine de personnes ont été recrutées pour près d’une semaine. Les cueilleurs non locaux sont logés et nourris. Juliette, cinquième génération de la famille, a tout monté : le recrutement, le petit-déjeuner, les repas avec la cuisinière, l’entretien du logement. Le reste du temps, elle est cheffe d’entreprise, dans les vignes et au pressoir. Sa mère, Sylvie Martinval, passe chaque matin : le premier jour pour les contrats, les suivants pour vérifier que tout se déroule bien.
Quand le village triplait
Autrefois, les vendanges étaient un emploi saisonnier prisé. Des travailleurs venus du Nord descendaient chaque année en Champagne pour cueillir le raisin. Chantal Camus, habitante du village et propriétaire de parcelles, se souvient : « Chez mes parents, il y avait des mineurs de charbon originaires de Lens. De sacrés bosseurs ! Vous imaginez à quel point ils étaient heureux d’être à l’extérieur ? Ils préféraient même déjeuner dans les vignes ! Notre chef recruteur est venu pendant plus de 35 ans, alors nous étions presque devenus amis. »
À partir du milieu des années 1990, le paysage commence pourtant à changer. Les prestataires de main-d’œuvre se multiplient et les conditions d’accueil se dégradent. Entre les normes d’hébergement, les conditions de travail et une rémunération parfois peu avantageuse, venir travailler quelques jours dans les vignes ne séduit plus autant. La sexagénaire se rappelle une époque révolue : « Le village à l’époque ! C’était la rigolade ! Du monde partout dans les rues, le café du village était plein à craquer. Oh oui, ça chantait ! Une sacrée ambiance… Tout ça, c’est fini maintenant. »Les nuits semblent aujourd’hui plus calmes à Chouilly.
Tous ceux du Nord ne sont pourtant pas repartis. Fabrice Jankowski, un Ch’ti tombé amoureux de la région alors qu’il était encore jeune, s’est présenté un jour avec un CV chez Francis Pétret, alors à la tête du domaine. Francis n’a même pas pris la peine de le lire. Après une matinée passée dans le vignoble, Fabrice a été embauché. Il ne repartira jamais. « Je n’ai raté les vendanges qu’une seule fois depuis mes 16 ans… L’année où j’étais à l’armée. »
Une équipe, plusieurs générations
Cette année, la petite-fille de Chantal, Chloé, 18 ans, coupe chez leurs voisins, les Pétret. Chaque matin, petit-déjeuner, préparation du casse-croûte et départ. Jusqu’à l’année dernière encore, la grand-mère Suzette veillait à tout. Le café, le pain, le beurre, les habitudes de chacun. Celui de Christopher et de Fabrice, les chefs d’équipe, était même préparé avant leur arrivée pour qu’il soit à température. Pour Juliette, sa grand-mère était « l’œil de Moscou ! Elle voyait tout ! Elle se mettait sur le côté, ne mangeait pas et regardait en continu s’il manquait le moindre petit truc. En plus, elle ne demande jamais rien, elle se lève tout de suite pour le faire… Donc j’avais intérêt à être au taquet pour l’en empêcher ! »
À 7 heures, après une courte séance d’étirements et de yoga, les cueilleurs s’élancent à travers les allées, paniers à la main. Très vite, le dos tire et les bras chauffent. Parfois, seul le bruit des sécateurs subsiste. JC, le doyen de l’équipe, fait remarquer : « On n’entend plus les oiseaux maintenant. Il n’y a plus d’insectes non plus. » Seules quelques coccinelles semblent encore trouver leur bonheur dans les vignes.
Il faut garder le rythme malgré la répétition, les courbatures qui apparaissent et le mental qui flanche parfois. Cette année, les grappes sont moins lourdes. Le gel, la chaleur et le manque d’eau ont laissé leur empreinte sur la récolte. Mais la météo est clémente et il faut cueillir
Chez les Pétret, la vigne comme héritage
Dans ce petit village, les parcelles se transmettent autant que les souvenirs. Certaines vignes ont été plantées dans les années 1960 et 1980 et leur âge moyen approche aujourd’hui la soixantaine. Le domaine s’étend sur cinq hectares. Ici, les raisins sont vendangés, pressés et vinifiés sur place. Une partie de la production est vendue à Laurent-Perrier, partenaire historique de la famille, tandis qu’une autre permet aux Pétret de produire leurs propres cuvées. Mais derrière cette histoire viticole se dessine surtout une histoire de femmes et d’héritage. Plusieurs générations féminines ont joué un rôle central dans la continuité familiale.
Juliette aime penser que la qualité de ses raisins tient aussi à l’histoire de la grande vigne. Certaines grappes y pèsent entre 200 et 350 grammes. Son grand-père, Francis Pétret, lui avait consacré une attention presque obsessionnelle. Lorsqu’il l’a plantée, il faisait creuser bien plus profondément que les autres afin que les rangs soient parfaitement droits et alignés. « Les gens le prenaient pour un fou ! Puis, la vigne a commencé à monter donc ils ont commencé à douter ! », raconte-t-elle en riant.
Aujourd’hui encore, Juliette évoque cette histoire comme une légende familiale. Dans les vignes, certaines intuitions mettent parfois des années avant de porter leurs fruits.
Au pressoir, tout se compte
De retour au pressoir, la joie se lit sur les visages. Cette année, plusieurs habitants du village assurent que les raisins des Pétret comptent parmi les plus généreux de Chouilly.
La Champagne est l’une des régions viticoles les plus réglementées. Cette saison, le rendement autorisé est fixé à 8 800 kilos par hectare, une quantité déterminée chaque année en fonction de la situation de la filière et des perspectives de vente. La vigne, elle, ne connaît pas les quotas : quand elle donne davantage, les vignerons constituent une réserve pour amortir les mauvaises récoltes. Lorsqu’elle donne trop, le raisin reste parfois sans débouché.
Chantal, venue rendre visite, espère que ses propres raisins, encore à cueillir, le seront tout autant et lui permettront d’atteindre son quota. « Pour le moment, il me manque 3 000 kilos à l’hectare. Si ça ne suffit pas, je débloquerai ma réserve et puis c’est tout. » Sa petite-fille la coupe pourtant net : « Je te préviens, je ne suis pas là ! » Chantal reprend aussitôt : « Dis donc, tu pourrais au moins couper chez ta grand-mère, toi ! » Chloé doit reprendre avec son père samedi matin. Elle grimace : « J’ai le dos en vrac… » Cela fait sursauter sa grand-mère : « Chochotte ! Quand je travaillais dans les vignes, tu crois que mon dos était comment ? Ah non, mais ça me fait rire, ça ! »
Depuis trois ans, le relais a été pris entre Juliette et sa mère, Sylvie Martinval. Celle-ci connaît le pressoir depuis plus de quarante ans. Elle a rejoint son père, Francis, en 1984, attirée davantage par les machines et le travail du jus que par les vignes. Douze ans plus tard, elle en rachète une partie avant d’en reprendre seule les rênes au début des années 2000. Autour d’elle, le matériel a changé. Les paniers en osier et les caisses en bois ont laissé place aux bacs en plastique, les anciens pressoirs aux machines automatiques. Mais certaines habitudes demeurent.
Sylvie note tout minutieusement. Même pendant l’entretien, son regard revient vers les chiffres : les kilos de raisin, les volumes de jus, les calculs à reprendre une dernière fois. « On est réglementés du début jusqu’à la fin », résume-t-elle.
Autre conséquence de la chaleur : avant la fermentation, le moût titre à 12 degrés potentiels. Sylvie l’assure : après fermentation, le champagne pourrait afficher jusqu’à 13,5 degrés -du jamais vu.
Sylvie, elle, se souvient d’autres étés. En 1976, année de canicule, elle n’avait que 14 ans lorsque le calendrier avait été avancé. Elle garde aussi en mémoire 2003 où, au contraire, ce fut la pire récolte en raison du gel. Le changement climatique n’explique pas tout, mais il oblige les vignerons à composer avec des saisons devenues moins prévisibles.
Inventer sa propre manière de faire
À la différence des générations précédentes, Juliette Pétret a choisi de créer sa propre cuvée. Pourtant, à 18 ans, elle assure qu’elle « avait juste envie de s’enfuir » et qu’elle rêvait de bureaux. « L’inverse de tout ça. »
Elle part faire une école de commerce, travaille plusieurs années dans une start-up en forte croissance, puis s’accorde le temps de voyager, découvrir le monde et apprendre l’anglais et l’espagnol.
C’est au retour qu’elle reprend des études de vigneronne, deux ans en alternance, pour devenir cheffe d’exploitation. Cette année, deux journées ont été consacrées à ses propres raisins et à son jus. De quoi, espère-t-elle, constituer peu à peu une réserve pour développer son projet.
Juliette ne renie pas l’héritage familial, elle cherche à le prolonger à sa manière. Visites, dégustations, direction artistique : elle a construit un métier qui n’existait pas chez sa mère, laquelle vendait depuis la maison, sans agent commercial ni salon. « J’utilise ma propre histoire et mes expériences pour nourrir et créer mon champagne. »
Le métier va de la terre au verre, de la vinification à l’accueil des visiteurs, et elle assume de s’entourer sur tout ce qu’elle maîtrise moins. « C’est ce qui me plaît le plus. Ça permet de faire des grandes et des belles choses. La maison Veuve Clicquot le disait elle-même, le secret c’est d’être bien entourée. »
Le temps de la transmission
L’heure a sonné pour le traditionnel « cochelet », la fête de fin de récolte. À la maison familiale, les flûtes trinquent et les langues se délient autour d’une belle tablée. Les anecdotes succèdent aux conseils, les histoires de famille aux souvenirs de vendanges. Les jeunes se font charrier par les anciens, et le leur rendent bien. Certains repartiront dès l’aube, comme Christopher et Chloé. D’autres profiteront d’une grasse matinée pour récupérer quelques heures de sommeil ou retrouver leurs enfants. Chloé, elle, repartira bientôt étudier. Elle continuera peut-être à venir aider. Son père l’a déjà entraînée dans les vignes et sa grand-mère avait elle aussi tenté de la recruter. La vigne reste un lien, même lorsque ceux qui la connaissent depuis l’enfance choisissent d’aller vivre ailleurs.
Suzette est là, elle aussi, parmi les convives. Difficile d’imaginer qu’elle a commencé à travailler dans les vignes à 14 ans. À son époque, il n’y avait ni bacs en plastique ni matériel moderne. Après avoir cueilli toute la journée, elle participait encore à la cuisine avant d’aller laver les anciennes caisses en bois dans l’eau froide. Aujourd’hui, elle regarde la relève prendre place autour de la table.
Dans cette famille, tout le monde n’a pas repris l’exploitation Simon, le frère de Juliette, vit ailleurs de son métier mais vient prêter main-forte au tracteur pendant les vendanges ; Alain, le mari de Sylvie, coordonne les équipes et veille sur ses petites-filles. Mais chacun, à sa manière, peut encore trouver sa place autour du raisin.
Bientôt, les vendanges s’achèveront en Champagne. Dans le train vers Paris, d’autres vendangeurs ont pris place. Ont-ils un signe distinctif ? Peut-être la terre encore incrustée sous leurs ongles. Parmi eux, Sylvie Drouard, ancienne professeure de français, termine une semaine dans les vignes avant de poursuivre sa route vers le sud. Direction le Jurançon, près des Pyrénées. Un tout autre rythme l’attend cette fois : trois semaines, en amoureux, pour l’une des récoltes les plus tardives de la saison. Elle sourit : « On le fait pour l’ambiance, bien sûr ! Ça permet de voyager aussi. »
Mais il restera peut-être la même chose : des mains dans la terre, des gestes répétés depuis des générations et cette étrange manière qu’a la vigne de continuer à rassembler. Ce qui nous lie, finalement, ne tient peut-être pas seulement dans ce que l’on hérite. Mais dans ce que l’on choisit, à son tour, de transmettre.
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