Alice Pallot « rendre visible des problématiques qui sont de l’ordre du non-visible »
Des fleurs coupées aux algues vertes bretonnes, Alice Pallot traque depuis dix ans ce que l’industrie et la pollution préfèrent garder invisible et en fait des images sublimes. Entretien dans le Jardin d’été des Rencontres d’Arles, où elle expose Oasis au sein de l’exposition collective « Flower Power ».
Le 12/09/2026
par Ingrid Bauer
Photos : © Alizée Bauer pour HUM Media
« C’est la première fois que je les vois de cette taille-là. » Alice Pallot découvre ses photographies en grand format, satisfaite. Autour de nous, le soleil filtre à travers les grands arbres du Jardin d’été, l’effet komorebi. Avec son top vert et son regard pétillant de malice, Alice court entre deux rendez-vous d’une semaine d’ouverture harassante, et n’a pas encore pris le temps de voir ses images à cette échelle. Des paysages aquatiques immenses, dans lesquels son regard se perd un instant avant qu’elle ne s’assoie sur un banc, à la fraîche, pour l’entretien.
Dix ans plus tôt, en 2013, la jeune diplômée de l’ENSA de la Cambre, en Belgique, ne s’imaginait sans doute pas encore exposée en si grand format sur les cimaises des Rencontres d’Arles. Ce qu’elle savait déjà, en revanche, c’est que la photographie serait pour elle un instrument de révélation plutôt que de contemplation, un chemin sur lequel elle a été accompagnée dès le départ par la Hangar Gallery. Chez Alice Pallot, tout part d’un manque. « Je lisais beaucoup d’articles scientifiques quand j’étais plus jeune, mais j’avais l’impression que ces sujets niches n’étaient pas suffisamment abordés », se souvient-elle. De ce constat naît une obsession qui structure toute son œuvre : « rendre visible des problématiques qui sont de l’ordre du non-visible ».
C’est cette obsession qui a fini par la relier à Michel Poivert, historien de la photographie contemporaine et co-commissaire, avec Beata Nowak, de l’exposition « Flower Power » aux Rencontres d’Arles. L’exposition réunit cinq artistes contemporains autour du motif de la fleur, envisagé comme le lieu d’une interrogation écologique et politique plutôt que comme un simple sujet ornemental. « J’ai collaboré plusieurs fois avec lui, notamment lors de la résidence 1+2 à Toulouse », raconte-t-elle. Quand il l’invite, des années plus tard, à participer à « Flower Power », la boucle se referme naturellement « c’est un second lien que j’ai maintenant avec lui ».
Le projet qu’elle expose Oasis, est née d’une rencontre avec le duo d’architectes Botanical Agency, spécialisé dans l’étude de la botanique et des sciences humaines de l’environnement. Ensemble, ils s’attaquent à un sujet souvent ambigu : la culture des fleurs coupées. Tout le monde achète des fleurs et pourtant, derrière ce geste anodin, se cache une industrie bien plus violente qu’il n’y paraît : produits phytosanitaires, énergie dépensée pour faire venir les fleurs du Kenya ou des Pays-Bas, et une mousse verte omniprésente chez les fleuristes, produite par l’entreprise américaine Smithers Oasis. Cette mousse, dans laquelle on plante les tiges pour composer les bouquets, est un polymère synthétique non recyclable, qui libère en se dégradant du formaldéhyde ( un composé classé cancérigène par le CIRC). Réduite en poudre, elle s’accroche aux doigts de ceux qui la manipulent.
Un nom évocateur de rêve pour un déchet toxique, c’est précisément ce paradoxe qu’Alice Pallot met en scène dans son studio, sous le halo de lampes horticoles. Elle veut montrer « comment cette mousse va se diffuser rapidement dans les biotopes aquatiques » et photographie sa décomposition en gros plan, la désignant « comme un corps étranger qui viendrait s’infiltrer dans un écosystème naturel ».
Avant les fleurs, il y avait les algues. C’est avec elles qu’Alice Pallot a expérimenté pour la première fois ce protocole où l’art se mêle à l’enquête scientifique. Dans le projet Algues maudites, a sea of tears, elle brise l’omerta et dénonce la loi du silence imposée par les lobbys bretons face à la prolifération des algues vertes sur les côtes de la région. En surabondance, les algues asphyxient les plages en libérant de l’hydrogène sulfurée ; passé une certaine concentration, ce gaz devient mortel. Une menace invisible qui a fini par s’inviter jusque dans son propre travail, quand elle a découvert ses tirages rongés, putréfiés au contact des déchets enfermés dans ses filtres photographiques. « Lorsque je travaille avec des scientifiques, une porte s’ouvre sur la connaissance, aussi effroyable qu’impressionnante. Nous avons soudainement accès à une multitude de connaissances et de vérités sur notre monde qu’il est impossible d’ignorer. » D’où cette exigence, chez elle, de ne jamais garder ce savoir pour un cercle restreint « Il est essentiel de rendre ces sujets accessibles dans des lieux ouverts et gratuits. La photographie a un pouvoir narratif extrêmement puissant. C’est là ma façon de m’engager : exposer, parler et faire connaître ces enjeux au plus grand nombre. »
Reste une équation, plus délicate qu’il n’y paraît : comment donner à voir des catastrophes sans figer le regard dans l’urgence du présent ? Alice Pallot a tranché depuis longtemps. « Voir le monde de demain à travers les images du réel d’aujourd’hui. C’est une manière de leur donner une forme d’intemporalité aussi. » Son objectif : traduire des données scientifiques complexes en récits visuels accessibles. « Il est primordial pour moi de créer du beau » non pour nier la réalité, mais pour ouvrir une porte d’entrée engageante, éviter que l’éco-anxiété ne paralyse. « Nous vivons dans une société saturée d’images, où nous passons notre temps à scroller sur Instagram. Utiliser le beau devient alors une nouvelle manière de parler d’autres formes de réalité. » Un militantisme poétique, en somme, qui refuse de culpabiliser pour mieux convaincre.
La prochaine étape se joue ailleurs, à New York, où elle prépare Birdwatchers, une série sur l’observation de la nature en milieu urbain, qui sera présentée à Paris Photo. Une nouvelle géographie, mais la même quête intacte traquer, une fois encore, ce qui ne se voit pas encore.
Partager :
à lire aussi

ARTS & IMAGINAIRES
Sylvette Gublin-Carroll : « Il suffit de ralentir notre regard pour qu’un univers se révèle »
L'artiste plasticienne, utilise la photographie pour explorer notre relation au monde et à nous-mêmes

ARTS & IMAGINAIRES
Biodiversité : images, mots et sons pour éclairer le vivant
Un film, une lecture, un podcast sur la biodiversité..

ARTS & IMAGINAIRES
Leonore Mercier : « lance des sons dans l’espace »
L'artiste protéiforme déploie sa singularité au rythme de ses créations sonores, visuelles, avec de good vibrations...

ARTS & IMAGINAIRES
Le Festival de Cannes, sous Acide
La dernière séance hier à Cannes pour une montée de marche sous Acide….