Ana Cristina Torres « On parle beaucoup de nature en ville, mais on oublie les jardiniers qui la fabriquent. »
Chercheuse en socio-écologie, Ana Cristina Torres étudie la manière dont la nature est produite et entretenue en ville. Depuis plus de dix ans, ses recherches s’attachent à celles et ceux qui la rendent possible au quotidien : jardiniers municipaux, jardiniers de jardins partagés, jardiniers d’entreprise ou de jardins botaniques. Par une approche ethnographique, elle observe leurs pratiques, leurs savoir-faire et les relations qu’ils tissent avec le vivant, mais aussi l’impact que ce travail a sur leurs vies.
Son intérêt pour la nature urbaine trouve son origine dans un déplacement géographique. Originaire de Quito, en Équateur, elle a grandi dans une ville entourée de montagnes, où la présence du paysage est constante. « Peu importe où tu te trouves, tu vois toujours la montagne autour de toi qui te guide », raconte-t-elle. Lorsqu’elle arrive à Paris en 2011, le contraste est saisissant. « J’ai cherché la nature dans les parcs publics, mais ils étaient saturés de personnes. J’avais la sensation qu’il n’y avait plus d’espace. » Ce choc culturel devient le point de départ de sa réflexion et de ses recherches : comment parvenir dans ces espaces si contraints à continuer à créer de l’émerveillement et de la curiosité pour ceux qui les fréquentent ?
Formée d’abord à la biologie de la conservation, elle choisit de poursuivre ses études dans un domaine qui s’intéresse plus aux relations entre humains et environnement. Elle s’oriente vers la socio-écologie et commence à s’intéresser aux initiatives de végétalisation urbaine. Les jardins partagés deviennent alors son premier terrain de recherche. Au départ, elle pense y étudier la production alimentaire en ville. Mais ses observations la conduisent rapidement ailleurs. « Très vite, je me suis rendu compte que produire des légumes n’était pas la priorité. Les jardins servent surtout à socialiser, à apprendre, parfois à traverser des moments difficiles de la vie. Les gens viennent pour se retrouver, pour transmettre quelque chose à leurs enfants ou simplement pour se reconnecter à un rythme naturel plus lent. »
Dans ces jardins, les plantes deviennent aussi le point de départ de relations humaines. On y échange des graines, des conseils, parfois des souvenirs. Certaines personnes cultivent des plantes qu’elles ont connues dans leur enfance ou dans leur pays d’origine ; d’autres découvrent simplement les rythmes du vivant et la patience. Jardiner, c’est apprendre à observer la croissance des plantes, comprendre que le vivant suit ses propres lois et qu’il faut savoir attendre. « Des gens me parlaient du compost presque comme d’une révélation. » Peu à peu, son attention se porte sur celles et ceux qui entretiennent ces espaces : les jardiniers. Car si les jardins sont visibles, ceux qui les font vivre restent souvent dans l’ombre. Dans l’histoire des jardins, quelques figures sont largement connues, comme André Le Nôtre ou plus récemment Gilles Clément. Mais la réalité du travail quotidien repose sur une multitude de professionnels rarement mentionnés. « Les jardiniers construisent un bien commun parce qu’on bénéficie tous de leur travail », explique-t-elle.
Leur activité mobilise des savoir-faire précis et un engagement physique constant. Ils doivent connaître les sols, les saisons, les besoins des plantes, tout en s’adaptant à des environnements urbains parfois contraignants. Dans certains jardins botaniques, ils tentent même de maintenir en vie des espèces qui ne devraient pas pousser dans ces conditions. « Dans les jardins alpins, par exemple, on cultive des plantes de montagne dans un environnement qui n’est pas le leur. Cela demande énormément de travail, de patience et d’attention au moindre détail. »
Au-delà de l’entretien des plantes, les jardiniers jouent aussi un rôle de médiation. Les visiteurs viennent leur poser des questions, demander le nom d’une fleur ou des conseils pour cultiver une plante. « Les jardiniers deviennent parfois des passeurs de connaissances plus accessibles que les écologues ou les botanistes. » C’est en cela que leur rôle méconnu est pourtant essentiel.
Le métier évolue sous l’effet de nouvelles contraintes environnementales : réduction des déchets verts, limitation du bilan carbone, transformation des pratiques de plantation. Ces orientations modifient la gestion des espaces verts et peuvent susciter des tensions. « Certains jardiniers vivent difficilement l’impossibilité de continuer à exprimer leur créativité comme avant », note-t-elle. Le défi consiste à concilier pratiques écologiques, contraintes urbaines et besoin d’émerveillement pour le public.
La relation à la nature en ville est également façonnée par les attentes des citadins. « Même parmi certains enseignants en urbanisme avec lesquels je travaille, pourtant sensibilisés aux enjeux écologiques actuels et à la question de la nature en ville, persiste une vision sélective de la nature, les fleurs sont bienvenues, les arbres tolérés… Mais tout ce qui dérange est rejeté, oiseaux bruyants ou animaux jugés nuisibles, souvent sans fondement scientifique solide, comme les pigeons ou les perruches. » Or la nature n’est pas quelque chose que l’on peut compartimenter : il faut toujours l’entrevoir dans sa globalité. Cette tension souligne le rôle délicat des jardiniers : créer des espaces qui émerveillent et instruisent, tout en respectant des normes sociales et urbaines parfois restrictives.
Pour partager ses observations au-delà du cercle académique, Ana explore aussi d’autres manières de restituer ses recherches. À travers des projets de sciences participatives et des collaborations arts-sciences, elle mobilise la cartographie, la photographie expérimentale et le travail textile pour rendre sensibles les relations entre humains et plantes en ville. « Dans la recherche scientifique, on a parfois du mal à toucher les gens. L’art permet d’aller vers la sensibilité, de créer des expériences concrètes et poétiques qui font percevoir la vie d’une autre manière. »
En parallèle, elle travaille également sur la pollution des sols dans les jardins, pour rendre visible ce qui est invisible, à l’instar de ce qu’elle fait en valorisant le rôle et le métier des jardiniers. Son travail montre combien chaque jardin, chaque plante et chaque geste de soin portent des dimensions à la fois sociales, culturelles et environnementales. Ces démarches cherchent à rendre perceptibles les relations entre humains, plantes et milieux urbains. Car derrière les massifs fleuris, les arbres d’alignement ou les jardins publics se cache un travail patient, souvent invisible. « On parle beaucoup de nature en ville, mais on oublie celles et ceux qui la fabriquent. » Pour elle, reconnaître ce travail est essentiel : il conditionne non seulement la qualité des paysages urbains, mais aussi la manière dont les habitants peuvent renouer avec le vivant au quotidien et comprendre que chaque plante, chaque graine, chaque arbre est le fruit d’un engagement humain discret mais profond.
Ana Cristina TORRES
Maître de conférences à l’Université Paris Est Créteil (UPEC)
Chercheuse au Lab’Urba associée au Centre d’Ecologie et Sciences de la Conservation (CESCO).
Mots : Audrey Demarre
Photos : (c) Ana Cristina Torres
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