Que nous dit la jungle du cinéaste Apichatpong ?

Chez Apichatpong Weerasethakul, la jungle n’est pas un décor mais un organisme vivant. Elle garde les fantômes de l’histoire thaïlandaise et murmure une critique politique que le pays préfère taire.

Depuis sa Palme d’or en 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, le cinéaste s’est imposé comme l’un des plus singuliers du cinéma contemporain. Né en 1970 dans le nord-est de la Thaïlande, il a construit une œuvre qui déroute autant qu’elle envoûte, où le rêve et le réel se superposent, où les vivants côtoient les fantômes, et où la jungle respire comme un personnage à part entière.
 
Chez lui, la nature n’est jamais un décor neutre. Elle est espace sensoriel, mémoire enfouie, territoire politique. Arbres, rivières, insectes deviennent des médiateurs du temps et des forces invisibles. Mais derrière cette douceur contemplative se cache une critique voilée de la société thaïlandaise, de son histoire occultée et de son présent sous tension. Ce qui frappe d’abord, c’est l’immersion sensorielle de ses films. Dans Tropical Malady (2004), la jungle est un lieu de métamorphoses : un soldat y poursuit un esprit-animal, brouillant les frontières entre rationnel et surnaturel. La nature n’est jamais domestiquée, mais sauvage, indomptable, traversée de forces invisibles.
 
« Le cinéma est comme une forêt dans laquelle on peut libérer cet animal, abandonner les conventions que l’on se doit de respecter en société », dit-il. Dans Oncle Boonmee, un homme malade vit ses derniers jours entouré de ses proches et de fantômes. La jungle alentour devient un passage entre vivants et morts. Les sons ( insectes, vent, bruissements ) y parlent presque comme des voix. « J’espère que le cinéma peut éveiller le sentiment de ce que les choses étaient autrefois. Nos ancêtres vivaient dans la nature […], nous nous en éloignons au fil du temps », confie-t-il. Filmer la nature, ce n’est donc pas seulement cadrer un paysage, mais restaurer un lien spirituel et mémoriel avec des modes de vie disparus.
 
Car la jungle thaïlandaise est tout sauf vierge : théâtre de guerres civiles, de guérillas communistes, de répressions militaires. Des histoires effacées des manuels scolaires mais qui hantent ses films, sous forme de fantômes, de ruines ou de corps malades. Dans Primitive (2009), tourné dans le village de Nabua marqué par les violences anticommunistes, il travaille avec des jeunes pour réveiller une mémoire étouffée par l’État. Dans Cemetery of Splendour (2015), des soldats plongés dans un mystérieux sommeil deviennent la métaphore de l’anesthésie politique d’un pays miné par les coups d’État. « They’re not sick. They’re just soldiers whose spirits are being used to fight wars from another time », dit un personnage. Comme si l’Histoire continuait à rejouer ses drames à travers les corps.
 
« Le sommeil, c’est une forme de résistance […]. C’est résister en ne résistant pas », explique le cinéaste. Une réflexion qu’il a prolongée dans son exposition Particules de nuit au Centre Pompidou (2024), plongeant le Pavillon Brancusi dans une obscurité totale, état flottant entre rêve et veille. Là encore, l’art s’y faisait lieu d’hibernation mais aussi de résurgence. Le politique, chez Apichatpong, n’est jamais frontal. Mais il circule dans les paysages et les corps. Filmer les campagnes rurales, les ouvriers, les malades, c’est donner visibilité à ceux que la capitale et le pouvoir marginalisent. Ses personnages silencieux ou passifs deviennent allégories d’un peuple pris entre oubli et résistance. « Nous réprimons tant de souvenirs que nous perdons une large partie de notre passé politique, de nos fables et légendes. Mon cinéma essaie d’examiner les racines de là où je vis. »
Regarder un film d’Apichatpong, c’est accepter de se perdre dans un temps étiré, une méditation active. Ses plans hypnotiques abritent une critique sourde, un appel à écouter les murmures du monde. On peut objecter à sa lenteur ou à son goût du silence, mais réduire son œuvre à cette inertie serait passer à côté de sa force, dans un monde saturé d’images rapides, elle fait l’effet d’un souffle rare.
Alors, que nous dit la jungle du cinéaste ? Qu’elle n’oublie rien. Qu’elle conserve les traces de ce que l’Histoire a effacé. Qu’elle est à la fois mémoire, refuge et résistance.

Mots : Margot Bakan-Tandel

Partager :

(c)hannah Tims
(c)Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures
(c)Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

à lire aussi

Sorry, we couldn't find any posts. Please try a different search.

à lire aussi


ARTS & IMAGINAIRES

Cet été, l’art prend l’air : notre sélection de 20 festivals et expos

Concerts sous les étoiles, expositions en forêt, électro sur la plage ou art brut au Grand Palais : cet été, la culture s’invite dehors et vous embarque loin des sentiers battus.

SOCIÉTÉ

Enquête exclusive: Jésus était-il vegan?

Hum media vous partage son dernier coup de coeur culture, à voire d'art dare

ARTS & IMAGINAIRES

Tel est le jardinier, tel est le jardin

Une ancienne usine d’hélices d’avions devenue friche industrielle métamorphosée en lieu expérimental, aussi inspiré qu’inspirant.

Retour en haut