Julian Charrière et Vija Celmins exposent la fragilité du monde à Bâle

Pendant que le marché de l’art tourne à plein régime, deux artistes prennent la tangente. Charrière plonge dans les abysses du climat, Celmins scrute l’infime. Deux formes de résistance, loin des stands et des selfies.

Attrainissage en douceur à la gare de Bâle. Le bitume chauffe, les tramways sifflent, le Rhin s’étire et les corps s’y rafraîchissent. Direction Art Basel, le rendez-vous international et incontournable des collectionneurs et amateurs d’art contemporain, qui accueillent pendant 4 jours plus de 150 galeries de renom et 90 000 spectateurs. Dans l’air saturé de juin, la foire bat son plein. On s’y perd, un peu ébloui, un peu étourdi, entre les allées glacées de la grande messe de l’art contemporain. Mais c’est ailleurs que l’émotion nous cueille : dans deux expositions, discrètes et puissantes, où deux artistes, sans jamais se croiser, semblent pourtant dialoguer à travers la matière du monde.

D’un côté, Julian Charrière, l’artiste franco-suisse, expose Midnight Zone au musée Tinguely. De l’autre, la peintre lettonne Vija Celmins s’invite à la Fondation Beyeler. Deux artistes, deux générations, deux matières. Mais un même geste : interroger notre rapport au monde, à l’échelle cosmique comme dans l’infime.

Immersion dans la zone minuit

Au musée Tinguely, la température chute. D’entrée de jeu, Midnight Zone déstabilise. On descend, presque physiquement, dans les abysses de l’Anthropocène. Il fait sombre, le sol vibre, un souffle froid monte de l’installation centrale :des blocs de glace, suspendus à des câbles, fondent lentement au rythme de notre présence. Charrière ne montre pas, il fait sentir. Il nous entraîne dans une traversée physique et mentale des profondeurs, celles de l’océan comme de notre conscience écologique. Les vidéos diffusent des paysages gelés, irradiés, parfois sublimes, souvent inquiétants. Un homme y brûle littéralement un glacier. Métaphore brute. Flash visuel qui fige l’air. Autour, des méduses flottent, des machines plongent, des sons de sonar battent dans les os. L’eau est partout, mais jamais là où on l’attend. Le parcours est accidenté, presque initiatique. On ressort en apnée, les sens réactivés. « L’eau n’est pas un paysage », semble nous souffler l’artiste. « C’est une mémoire. » Celle des abysses, des climats anciens, d’un monde qui tremble. Charrière marche, voyage, prélève des échantillons du réel. C’est un archéologue du présent. Il pose la question : « comment habiter une planète qu’on transforme jusqu’à l’’épuisement ? » Il ne répond pas. Il fait œuvre.

Le silence du trait

Changement de décor, Fondation Beyeler. Ici, tout est suspendu. Vija Celmins étire le temps. Il faut s’approcher, ralentir, s’accorder au rythme du trait. Ciels étoilés, vagues infinies, déserts de galets : les motifs se répètent comme des mantras, tissés à la main, à la loupe presque. Née à Riga en 1938, exilée aux États-Unis pendant la guerre, Vija Celmins travaille lentement. Pendant quinze ans, elle abandonne la peinture pour se consacrer au dessin. Crayon graphite, papier blanc, une patience monacale. Ses œuvres

ressemblent à des photos, mais tout est reconstitué, ligne après ligne. À l’écart du vacarme contemporain, elle creuse l’espace d’un autre regard.Dans une petite salle sombre, un film de 32 minutes, signé Bêka & Lemoine, ajoute une touche inattendue. On y suit Vija dans sa voiture, pieds au plancher, roulant sur l’Express Highway, sous fond de chants folkloriques lettons. Loin de l’image figée de la peintre mystique, c’est une femme libre, fine observatrice du chaos calme.

Dialogue silencieux

Il n’y a pas de rencontre entre Vija Celmins et Julian Charrière, pas de dialogue formel. Mais en arpentant ces deux expositions, quelque chose circule. Un échange de matière, de souffle, de conscience. Tous deux scrutent, à leur manière, les traces de notre présence sur Terre. Elle par le retrait, lui par l’impact. Elle par la lenteur du trait, lui par la fulgurance des gestes.Chez Celmins, on entre en soi. Chez Charrière, on se confronte au dehors. Deux formes de poésie, deux formes de résistance. Grain du crayon d’un côté, poussières de cendres ou glace carbonisée de l’autre. Deux artistes qui veillent, à leur façon, sur un monde fragile. À l’heure des scrolls effrénés, des images consommées à la chaîne, ces deux parcours nous imposent un pas de côté. Ils nous rappellent que l’art, parfois, ne sert pas à décorer mais à ressentir. Mieux : à réapprendre à voir.

ART BASEL, BÂLE

 Foire internationale d’art contemporain
90 000 visiteurs -150 galerie

EXPOSITIONS OFF

Julian Charrière
« Midnight Zone » Musée Tinguely

Vija Celmins
Rétrospective, Fondation Beyeler

Mots : Ingrid Bauer
Photographies : 

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Ancienne pochette d'album, le nom "Voyou" lu comme un palindrome

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