Éric Daniel-Lacombe : « Quand on est étanche à la nature, on est aussi étanche aux autres. »
Face à l’intensification des catastrophes naturelles, Éric Daniel-Lacombe, architecte, docteur en urbanisme, milite pour réinventer nos espaces urbains : des villes moins étanches à la nature, plus collectives et solidaires.
Le 11/09/2026
par Valentine Cordelle
Photos : © Alizée Bauer pour HUM Media
« Après chaque inondation, les pouvoirs publics me demandent de reconstruire plus haut et plus solide pour augmenter l’étanchéité des villes. Pour moi, c’est une utopie dangereuse : aucune digue, aucun barrage, aussi solide soit-il, ne pourra tenir techniquement face à la force des phénomènes climatiques que l’on va bientôt rencontrer ». La voix d’Éric Daniel-Lacombe résonne contre l’immense verrière qui donne sur la place Saint-Sulpice, dans le VIème arrondissement de Paris.
L’architecte nous reçoit dans l’ancien atelier-appartement de Charlotte Perriand, figure majeure du design et de l’architecture du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si Éric Daniel-Lacombe a choisi ce lieu chargé d’histoire pour y installer les bureaux de son agence EDL : « Charlotte Perriand était une grande humaniste qui s’est positionnée contre les bourgeois, les injustices. Elle s’intéressait aux vulnérabilités, dans les rapports entre les humains, mais aussi dans notre relation avec la nature. Charlotte Perriand est une grande source d’inspiration pour moi, j’y pense chaque matin avant de me mettre au travail », nous confie-t-il avec un sourire.
« Quand on est étanche à la nature, on est aussi étanche aux autres »
Si depuis vingt ans, ce visionnaire, professeur titulaire de la Chaire « Nouvelles urbanités face aux risques naturels : des abris-ouverts » à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette, a fait de l’aléa climatique son terrain d’expertise, il a consacré près de quarante ans de sa carrière à repenser l’habitat des plus vulnérables : personnes âgées, jeunes en foyers, travailleurs exilés. Aujourd’hui, il est nécessaire de relier la question des inégalités sociales à celle de la crise climatique. « Face aux risques naturels, chacun veut son abri individuel contre la tempête, sa climatisation pour supporter la canicule. Malheureusement, quand on est étanche à la nature, on est aussi étanche aux autres, on laisse de côté les plus fragiles, alors que ce sont ceux qui subissent le plus violemment les catastrophes naturelles, ceux qui sont le plus noyés dans les inondations », déplore-t-il, avant de poursuivre : « Est-ce que cet idéal du ” tout seul à l’abri ”, tient de manière sociétale ou climatique ? Je ne pense pas ».
Des abris-ouverts
Élévation des températures, phénomène El Niño, perte des sols, fonte des neiges en montagne, face à l’intensification de ces phénomènes, Éric Daniel-Lacombe en est convaincu, l’étanchéité est une impasse mortelle. Il a donc développé le concept des « abris-ouverts » : des espaces urbains qui s’ouvrent à la nature dans le but de lui redonner la place nécessaire pour qu’elle s’exprime, sans mettre en danger la sécurité des habitants. Une approche adoptée par l’architecte pour la reconstruction de Trèbes, commune rurale de l’Aude, située près de Carcassonne, frappée par des inondations meurtrières en 2018. Dans la nuit du 15 au 16 octobre, le fleuve Aude est sorti de son lit, provoquant une crue historique qui a dévasté Trèbes. « La ville avait empiété sur le territoire du fleuve : dans son lit, un camping, une piscine, une école, et une réserve d’eau artificielle avaient été construits. Notre travail a été de redonner de l’espace au fleuve, de l’encourager à reprendre sa courbe naturelle afin qu’il puisse couler plus lentement, avec moins de puissance et réduire ainsi ses débordements », nous raconte Éric Daniel-Lacombe. Des travaux qui seront finalisés au mois de septembre de cette année.
« Les habitants peuvent s’inviter chez le fleuve, lui rendre visite »
Réduire les vulnérabilités de l’être humain face aux débordements des cours d’eau, c’est aussi mieux les connaître. « Tout l’enjeu pour les habitants de Trèbes réside dans le fait de comprendre s’ils se trouvent chez eux ou chez le fleuve, et d’apprendre les comportements à adopter au quotidien pour ne pas menacer leur vie », résume Éric Daniel-Lacombe. Pour les aider, l’architecte a créé un chemin qui délimite le territoire de la ville de celui du fleuve. Un marquage visuel fort qui permet aux habitants de déterminer où ils se situent par rapport au fleuve. « Il y a le territoire de Trèbes et celui de l’Aude, ce qui ne veut pas dire que les Trébéens ne peuvent pas s’inviter chez le fleuve, mais il faut choisir le bon moment pour lui rendre visite » explique Éric Daniel-Lacombe.
Des limites dessinées par l’architecture pour une meilleure compréhension du risque inondation, mais aussi de la vie du cours d’eau et de l’ensemble du vivant qui y cohabite. Observer le fleuve, les endroits où il méandre, où il y a du courant, où les poissons s’attardent, s’intéresser à ce monde qui se dévoile lorsqu’on y prête attention. Peut-être est-ce cela qui se niche au creux de cette nouvelle urbanité : apprendre à se connaître, à se découvrir, à se comprendre, ne plus avoir peur de se côtoyer et s’inviter chez soi. Choisir la perméabilité plutôt que l’étanchéité.
« Il faut penser de manière collective à s’épauler, c’est la seule façon pour pouvoir continuer à habiter nos territoires »
Malgré l’urgence qu’il existe aujourd’hui à réinventer nos espaces de vie, réussir à faire bouger les mentalités est loin d’être une tâche évidente. Sur chacun de ses projets, le constat dressé est sans appel : les résistances au changement sont nombreuses. Qu’à cela ne tienne, l’architecte est pugnace, hyperactif, et résolument optimiste.
A Trèbes, le projet de transformation urbaine bouleverse la vie de ses habitants. L’aménagement des bords de l’Aude prévoit la création d’une grande promenade sur les rives du fleuve, un verger partagé où les Trébéens pourront cueillir des fruits, des pontons pour les pêcheurs, une butte paysagère, une grande plage verte pour se baigner. « Le changement est souvent présenté comme une perte de ce qui est acquis depuis toujours. Pour accepter les transformations de nos villes, je suis convaincu qu’il faut du plaisir au changement, à condition d’en rester maître », partage t-il.
« On va bientôt être 9 milliards d’êtres humains sur Terre. Il y aura des endroits inhabitables parce que trop chauds, trop dangereux, trop inondés, il me semble nécessaire de penser de manière collective à s’épauler pour pouvoir continuer à habiter nos territoires dans les prochaines années » martèle Éric Daniel-Lacombe, avant de citer une initiative solidaire remarquable menée par des communes situées au sud d’Angers : « Lorsque la Loire commence à monter, les habitants de la vallée rejoignent ceux qui vivent sur les coteaux, tous ensemble, ils se mettent à l’abri, et laissent se noyer le fond de la vallée ».
Un regard lancé vers une photo en noir et blanc de Charlotte Perriand prise dans cette même pièce, des années plus tôt, avant de conclure : « L’architecture n’est pas qu’esthétique, elle est éthique avant tout, elle ouvre un débat quant au modèle de société que nous avons envie de porter ».
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- Tags : architecture, climat, inondations, urbanisme
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