Expo : à la garance, les ouvrier.es agricoles se racontent sous l’œil de la photographe sandra reinflet

Invisibilisé.es dans l’espace public, les ouvrières et ouvriers agricoles sont les stars de l’exposition « Hors-Champs » organisée par La Garance, Scène nationale de Cavaillon. Qui sont-ils ? À quoi rêvent-ils ? Qu’est-ce qui les fait tenir debout ? Invitée en résidence, la photographe Sandra Reinflet a réalisé le portrait de dix travailleur.euses agricoles de la région. Des œuvres imaginées en collaboration avec les modèles, qui s’ouvrent comme des fenêtres sur l’intimité de celles et ceux qui nous nourrissent. Une preuve, s’il en fallait une, que l’art peut nous faire découvrir l’autre, sans parler à sa place.
 
 
par Valentine Cordelle
Le 04/10/2026
 
Jenny accompagnée de ses animaux, Khéops et Balko © Sandra Reinflet
Une jeune femme vêtue d’une robe drapée rose prend la pose à côté de son cheval grisonnant, joue contre joue, regards vers l’objectif. Au-dessus d’eux, un grand ciel bleu ; seul un nuage cotonneux ose traverser ce moment. Baskets aux pieds, les yeux rieurs, Jenny ressemble à l’héroïne d’un conte moderne. Une photo, mille et une questions. Qu’est-ce qui la rend heureuse ? S’occuper de son cheval de 31 ans. « Au début, j’étais un peu stressée de me faire photographier, mais comme c’était avec Khéops, je me suis vite sentie à l’aise, dans mon élément », se remémore-t-elle. Son chien Balko a lui aussi sa bouille immortalisée entre les hautes herbes. Un plan serré du bras de Jenny complète le triptyque. À son poignet, un bracelet sur lequel on peut lire : « La vie est faite de petits bonheurs ». Son rêve ? Pratiquer le shiatsu équin, une thérapie corporelle qui soigne les chevaux grâce à des massages énergétiques. En formation les week-ends, la jeune femme veut en faire sa deuxième activité ; la première l’occupe déjà 40 heures par semaine : Jenny est employée dans deux élevages de volailles près de Cavaillon. « Ouvrier agricole, c’est un métier discrédité, on est un peu les parias, ceux qui ne peuvent pas faire grand-chose intellectuellement, c’est très cliché. On ne nous met jamais en avant, encore moins dans le domaine artistique », nous confie-t-elle avant de s’éclipser. Même sentiment pour Hannah. Passionnée d’herboristerie, elle travaille chez un couple de vignerons : « Je me sens paysanne, femme de mon pays. Ce qui me fait un peu mal, c’est que toute ma vie je vais nourrir les autres sans avoir de reconnaissance. En même temps, je ne me vois pas faire autre chose, parce que ça me parle au plus profond de mon cœur ».
 
Jeune femme dans sa caravane.
Hannah pose devant sa caravane entourée de ses préparations d'herboriste
Ces vies trop peu racontées

 

Jenny, Hannah, Karim, Ismail, Ayat, Patricio, Maria, Abdelhak, Loic et Laetitia sont les dix ouvrier.es agricoles qui participent au projet Hors-Champs mené par la photographe et autrice Sandra Reinflet. « Ce sont des gens qui ont des histoires de dingue à partager mais que la société n’autorise pas à raconter sous prétexte d’un tri entre les métiers publics et ceux de l’ombre », s’indigne celle dont les œuvres engagées ont été reconnues (et primées) à de multiples reprises.
 
La France métropolitaine compte environ 800 000 ouvrier.es agricoles. Des tomates, du fenouil, du vin : on consomme avec gourmandise le fruit de leur labeur, sans toujours se demander qui travaille dans les champs. « La majorité d’entre nous ne produit pas ce qu’il ou elle mange et ne mesure pas la réalité de la tâche fournie, une déconnexion qui entraine l’invisibilité de toute une partie de la population », regrette Chloé Tournier, directrice de La Garance. Labellisée Bicentenaire de la Photographie par le ministère de la Culture, l’exposition Hors-Champs est à l’origine une commande de la Scène nationale de Cavaillon qui « en tant que lieu d’art et de culture veut donner à voir des récits minorisés dans l’espace artistique et médiatique ». Comment rendre visibles ces histoires sans tomber dans l’extractivisme culturel ? Comprenez : le fait de se nourrir de récits d’autres personnes, sans les outiller pour qu’elles puissent se raconter. Une pratique que dénonce et combat La Garance : « Il faut demander aux invisibilisés ce qu’ils ont envie de dire à travers les œuvres, et pas uniquement ce que l’artiste veut raconter », résume Chloé Tournier.
 
Sandra Reinflet entourée de nature.
Portrait de Sandra Reinflet, photographe et autrice engagée
Photo d'un homme dans une baignoire.
Loïc fait la sieste dans sa baignoire tout en arrosant ses radis
Un lieu à soi
 
Des vies qui, pour la première fois, se dévoilent à travers une série de portraits réalisés par Sandra Reinflet. Une démarche participative, construite au fil des rencontres et des conversations. « Au départ, je voulais les interroger sur leurs activités hors du travail. Une question qui s’est ensuite confrontée au réel quand j’ai réalisé que, du temps libre, les salarié.es agricoles n’en avaient pas ! On a fait évoluer le projet ensemble. Je leur ai demandé de me partager un moment qui les rendait heureux, un endroit où ils se sentaient à leur place », raconte la photographe, avant de poursuivre : « Je fais ce métier pour rencontrer des gens et la photo est un moyen de le faire. Je préférerai toujours que la rencontre soit réussie plutôt que de prendre une photo que je trouve esthétiquement belle mais qui n’a pas été une co-construction avec les personnes photographiées ».
 
Le lieu à soi d’Hannah, c’est sa caravane : la jeune femme y vit en colocation avec une amie. Pour Loic, c’est sa baignoire remplie à ras bord de radis. Originaire d’Équateur, Maria, 61 ans, prend la pose dans la grande cuisine où elle prépare le repas pour les ouvrier.es agricoles, lors des fêtes organisées par l’association Latinos sin Frontera, à Beaucaire (Gard), où vit une grande communauté de travailleur.euses venu.es d’Amérique latine. Pour Maria, cuisiner dans ces fêtes est une manière de se ressourcer, d’emmagasiner de la joie pour tenir le reste de la semaine. Elle y retrouve Patricio, chauffeur de camion. Bénévole de l’association, ce père de famille dont la curiosité illumine le regard, adore participer à des projets collectifs. Alors, quand Sandra Reinflet lui a parlé de Hors-Champs, il a tout de suite dit oui : « Ce qui me plait dans cette exposition, c’est qu’on voit la personnalité de chacun dans les photos ».
 
Patricio accueille les participants d'une fête organisée par l'association Latinos Sin Fronteras
Prière de toucher les œuvres
Des personnalités plurielles habitent ainsi les murs du hall d’accueil de La Garance. Chaque œuvre est conçue comme un retable, un panneau à volets que le public ouvre lui-même. À l’extérieur, ce qu’ils et elles produisent est imprimé en noir et blanc sur le bois. À l’intérieur, un triptyque en couleur, composé d’un portrait central entouré par deux images qui mettent en lumière un indice de l’histoire des modèles, un détail qu’ils ont voulu partager, ce qu’on ne soupçonne pas, ce qui sort du cadre : le hors-champ. Le résultat : des portraits émouvants, surprenants, qui appellent à la rencontre. « Derrière l’ouverture de la fenêtre, il y a la métaphore de ce qu’on devrait tous faire, être curieux de l’autre. Ce geste rappelle aussi ceux des ouvrier.es agricoles qui ont des métiers manuels, le public doit en faire un aussi, s’il a envie de les rencontrer », nous explique Sandra Reinflet.
L’objet est un appel à toucher l’œuvre, encore faut-il oser, comme le rappelle Chloé Tournier : « Il y a souvent cette idée d’une forme de sacralisation de la proposition artistique, avec cette consigne très régulière dans les expositions qui est de ne pas toucher les œuvres ». Ici, c’est tout l’inverse.
Une fenêtre sur l’autre
Hors-Champs a été imaginée pour ouvrir des portes, partager d’autres vies que les nôtres, et éventuellement poser des questions. Chacun est libre d’interpréter les œuvres et d’y percevoir ce qui le renvoie à son histoire personnelle. Comme cette femme qui interpelle Hannah : « C’est vous qu’on voit sur la photo devant la caravane ? À votre âge, j’habitais sur une péniche itinérante dans le Val-de-Marne, on n’utilisait pas de panneaux solaires pour l’électricité, mais des bonbonnes de gaz. J’étais fière ». Hannah de lui répondre : « Un peu comme moi maintenant ». Les halls d’accueil, nouveaux lieux de rencontres ?
 
Le champ des invisibles est immense, enrichissant, inattendu : il était grand temps de leur faire de la place dans l’espace public. Hors-Champs semble avoir réussi le pari de créer un endroit de reconnexion avec celles et ceux qui nous nourrissent. L’art peut donner à voir l’épaisseur du monde, déplacer notre regard, nous surprendre. Encore faut-il ouvrir les fenêtres sur les autres.
Montrer les invisibles et ceux derrière eux
 
Avant de quitter La Garance, nous nous arrêtons devant une photo. Un mot en arabe est écrit sur le sable : « justice ». C’est le récit d’Ismail. Venu du Maroc, le jeune homme, floué par un passeur, s’est retrouvé à travailler 50 heures par semaine, sans être payé, dans une ferme de Malemort-du-Comtat, une commune près de Carpentras. Sans papiers, Ismail a pris le risque de dénoncer le système d’exploitation dans lequel il se trouvait enfermé avec dix-sept autres ouvrier.es agricoles. « Pour une fois, la justice a entendu, Ismail a obtenu des papiers et un permis de travail », précise Chloé Tournier.
 
« Tous les participants au projet Hors-Champs sont dans des conditions de légalité », complète Sandra Reinflet, avant de reprendre : « mais en sous-texte de toutes ces images exposées, il y a les portraits de celles et ceux qu’on ne peut pas faire pour ne pas les mettre en danger, toutes leurs histoires qu’on ne peut pas raconter, mais que, je l’espère, on questionne. Je ne fais pas des œuvres pour faire joli, mais pour faire bouger les choses ».

 

Ismail dessine le mot de "justice" sur le sable
Un article en partenariat avec La Garance, Scène nationale de Cavaillon.
 
Une exposition à découvrir jusqu’au 18 janvier 2027 à La Garance, Scène nationale de Cavaillon.
 
Construction : Olivier   Diacci
Impression : Picto, SUD Labo
Production exécutive : Léa Massé, La Garance
 

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