Grégoire Eloy : « Il faudrait qu’on ait tous un glacier en nous »

Depuis quinze ans, le photographe Grégoire Eloy travaille avec des scientifiques, de la matière noire aux glaciers en passant par la sismologie. Il retourne régulièrement sur le glacier d’Ossoue, dans les Pyrénées, dont il observe les transformations aux côtés de glaciologues. Bien plus qu’un sujet photographique, ce glacier est devenu pour lui une manière d’apprendre à regarder : changer d’échelle, prêter attention à ce qui nous entoure et créer une forme de lien intime avec la nature.
 
Le 29/09/2026
par Solène Roge
Photos : © Grégoire Eloy
Nadine Sauter et Ludovic Olicard chargés de conservation au Conservatoire botanique national des Pyrénées et Midi-Pyrénées, glacier d’Ossoue, 2026
Comment en es-tu venu à t’intéresser à la nature, notamment aux glaciers ?
 
C’est une conjonction de deux choses. D’un côté, j’aime beaucoup être dans la nature, aller en montagne, marcher, faire du ski de randonnée. De l’autre, j’ai commencé à travailler avec des scientifiques il y a une quinzaine d’années, un peu par hasard. À l’époque, j’étais reporter. F93, un centre de culture scientifique, m’a donné carte blanche pour travailler six mois sur un sujet scientifique. J’ai commencé avec des astrophysiciens qui étudiaient la matière noire. C’était fascinant. De là est né mon livre A Black Matter. Ensuite, je me suis intéressé à la physique des particules avec l’accélérateur du CERN à Genève, puis à la sismologie avec un ami, Alexandre Schubnel, chercheur au laboratoire de géologie de l’ENS. Tous ces sujets m’intéressaient par pure curiosité. J’aime la capacité des scientifiques à expliquer des phénomènes extrêmement complexes de manière claire. Petit à petit, je me suis intéressé aux différents types de matières : la roche, l’eau, la glace… D’une matière à l’autre, les projets se sont enchaînés naturellement, car tout cela est lié.
Comment es-tu arrivé jusqu’au glacier d’Ossoue, au pied du Vignemale ?
 
En 2021, Philippe Guionie m’a proposé de participer à la résidence 1+2. Le sujet devait être se passer en Occitanie. Je m’intéressais alors à la glace, et Alexandre Schubnel m’a parlé d’Étienne Berthier, glaciologue au LEGOS (OMP-CNRS) à Toulouse. Je m’imaginais déjà partir en montagne avec lui ! Mais, à ma grande surprise, il ne travaille qu’à partir d’images satellitaires des glaciers. Ces images sont magnifiques et nous en avons fait deux livres aux Éditions RVB Books, Aster et Aster 2, et nous pourrions en faire 4 000 avec toutes les images recueillies ! Mais j’avais envie d’aller sur le terrain, de passer de l’échelle globale à l’échelle locale. Étienne m’a présenté Simon Gascoin, nivologue auprès du CESBIO (OMP-CNRS), qui monte de temps en temps sur le glacier d’Ossoue. J’ai été subjugué par les images de ce glacier, posé là comme une pierre précieuse sertie dans une bague, entouré de sommets. Simon m’a alors mis en contact avec Pierre René, un glaciologue qui suit l’évolution des glaciers des Pyrénées depuis vingt-cinq ans avec l’association Moraine. Chaque année, il monte plusieurs fois sur chacun d’eux pour effectuer des mesures et des carottages, installer des balises, prendre des photos… C’est avec lui que j’ai rencontré le glacier d’Ossoue.
Pourquoi revenir toujours au même endroit ?
 
J’y suis allé une dizaine de fois en cinq ans. Après mes premières images, on m’a dit : « Super ton travail sur les glaciers des Pyrénées, maintenant tu vas aller au Groenland ! ». Mais pourquoi irais-je au Groenland ? Ça m’intéresse bien plus de retourner au même endroit, de voir son évolution, que de faire un catalogue des glaciers. Si je vais voir le glacier des Bossons, par exemple, je vois bien qu’il a reculé, mais il reste étranger pour moi. Je ne sais pas vraiment par où l’approcher. À Ossoue, je connais le paysage, le froid, la nuit, les chemins pour y arriver. Je dors là-haut chaque année. Une familiarité s’est créée, qui a modifié ma sensibilité à cet environnement. Le philosophe-pisteur Baptiste Morizot parle d’une « crise de la sensibilité » : on n’est même plus capable de reconnaître trois chants d’oiseaux ou trois sortes d’arbres. À partir du moment où tu peux nommer une chose, c’est déjà un premier pas vers elle. Tu entends un merle et, tout à coup, tu sais que c’est lui. Un lien se crée. C’est cette idée qui m’intéresse : prendre le temps et prêter de l’attention à ce qui nous entoure.


« À partir du moment où tu peux nommer une chose, c'est déjà un premier pas vers elle. »

Dos de baleine, glacier d’Ossoue, 2021
Levée topographique au GNSS différentiel par Simon Gascoin, nivologue au CESBIO/OMP, glacier d’Ossoue, 2021
Cordée, glacier d’Ossoue, 2021
Qu’est-ce que tu vois changer là-haut, d’une année sur l’autre ?

 

Ça va très, très vite. En cinq ans, j’ai vu le glacier d’Ossoue perdre énormément d’épaisseur et de surface. Mais ce qui est aussi très perturbant, c’est de le voir devenir de plus en plus sombre, de plus en plus sale. À mesure qu’un glacier disparaît, il se couvre des débris de la moraine qu’il a lui-même creusée en se déplaçant. Petit à petit, la glace finit par disparaître. Le glacier s’enterre lui-même, en quelque sorte. Il est en fin de vie.
Ces environnements meurtris sont au cœur de ton livre Troisième nature, qui rassemble dix ans de travail sur l’environnement et les sciences de la matière. Qu’est-ce que tu mets derrière ce titre ?
 
Le titre vient des travaux de l’anthropologue Anna Tsing. Pour schématiser, la première nature serait une nature non touchée par l’homme ; la deuxième, celle que nous avons construite ou façonnée ; et la troisième, cette forme de nature sauvage qui apparaît dans des environnements déjà transformés par l’activité humaine. C’est quelque chose que j’ai retrouvé dans beaucoup de mes projets. Dans La parcelle, par exemple, j’ai travaillé sur un petit morceau de forêt dans le Perche, autrefois planté de pins pour être exploité puis laissé à l’abandon. Les pins, qui ont poussé très haut, tombent progressivement et des ormes et des chênes prennent aujourd’hui leur place. La forêt se transforme. Sur l’estran breton, j’ai accompagné un biologiste marin, Vincent Le Garrec (IUEM), qui étudiait les espèces non indigènes, arrivées notamment avec le trafic maritime ou l’ostréiculture, ainsi que celles dont la répartition évolue avec les températures de l’océan. Désormais, je m’intéresse à la botanique des lisières glaciaires, sur les environnements laissés libres par le recul des glaciers avec le Conservatoire Botanique National des Pyrénées et Midi-Pyrénées. Cette idée de troisième nature est arrivée après coup. Je me suis rendu compte que, quelle que soit la direction dans laquelle je regardais, je finissais par rencontrer des milieux en mutation, marqués d’une manière ou d’une autre par l’activité humaine.

« Le glacier s'enterre lui-même, en quelque sorte. Il est en fin de vie. »

Glaciologue et bénévoles de l’Association Moraine, glacier d’Ossoue, 2021
Dans ton travail photographique, comment nourris-tu cette attention que tu évoquais ?
 
J’essaie de changer ma manière de regarder. Quand je vais en forêt la nuit pour faire un photogramme [NDLR : image obtenue sans appareil photo, en posant des objets sur une surface photosensible exposée à la lumière] par exemple, je suis obligé d’être dans le noir, avec seulement une lumière rouge. Ça change tout. Je peux aussi observer, au microscope des matières qu’on ne regarde jamais ainsi, comme la glace ou les végétaux. Ce sont peut-être des subterfuges, mais ils permettent de sortir du regard habituel. Une belle photo de montagne peut être très belle, mais elle ne dit rien de plus qu’une autre belle photo de montagne. Ce qui m’intéresse, c’est de casser ce moule. Qu’est-ce que je peux faire pour emmener le paysage ailleurs pour donner une autre épaisseur au paysage ? Ça peut aussi passer par l’expérience : dormir en montagne ou l’observer aux côtés d’un glaciologue permet de changer de point de vue.
Cette manière de regarder, tu la retrouves aussi chez les scientifiques que tu accompagnes ?
 
Oui, et tu prends une sacrée leçon d’attention quand tu travailles avec eux. Cet été, justement, j’ai accompagné les botanistes du Conservatoire, qui étudient les plantes colonisant les terrains libérés par le recul des glaciers Ils travaillent sur des placettes de deux mètres sur deux, où ils répertorient tout ce qui pousse, et reviendront exactement aux mêmes endroits dans quatre ans pour voir ce qui est apparu, ce qui a disparu, comment tout cela évolue. Quand ils se penchent sur une plante, loupe à la main, ils entrent dans le détail du détail. La différence entre deux espèces peut se jouer à quelques poils à la base d’une feuille qui mesure  elle-même cinq millimètres. Nous, quand on marche en montagne, ces plantes, on les distingue à peine. Au-delà de cette attention, leur manière de travailler m’a forcément influencé. On a tendance à surtout retenir les conclusions des scientifiques : les températures augmentent, les glaciers reculent… Mais avant d’en arriver là, il y a un immense travail de récolte de données. Pierre René, par exemple, mesure les glaciers depuis vingt-cinq ans. Sur le terrain, il suit son protocole, retrouve ses points GPS, carotte la neige, mesure sa densité, note précisément chaque donnée. Il n’est pas là en train de dire : « Regardez, c’est catastrophique. ». Il collecte  de l’information. Finalement, je fonctionne un peu de la même manière : sur le terrain, je récolte des matières photographiques sans forcément savoir immédiatement ce que je vais en faire. C’est ensuite, en faisant des choix, qu’une forme de conclusion peut apparaître. Je considère que mon travail est documentaire, même si certaines images peuvent être abstraites, poétiques ou artistiques.
Qu’est-ce que ces expériences ont changé en toi, et qu’aimerais-tu transmettre à travers tes images ?
 
Ça m’a profondément transformé. Le fait d’être retourné aussi souvent sur le glacier d’Ossoue, de reconnaître chaque caillou sur le chemin, a changé ma sensibilité au vivant et à la nature. Je ne cherche pas à donner de leçons, mais si mes images peuvent inviter à faire la même chose, alors tant mieux. Aller voir un endroit, puis y retourner. Entrer dans une forme de familiarité. Parce que le jour où cet endroit aura disparu, il fera d’une certaine façon partie de soi. Je pense qu’il faudrait qu’on ait tous un glacier en nous. Un glacier qu’on a appris à connaître. Un peu comme une personne que l’on aime : lorsqu’elle disparaît, elle reste en soi parce qu’on a partagé quelque chose avec elle. Pour un glacier, c’est pareil. Si tu sais qu’il est en fin de vie, tu as envie de lui rendre visite, car c’est peut-être la dernière fois. Et quand il ne sera plus là, tu t’en souviendras.
 

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