Guillaume Néry « Rien ne vaut la transmission directe. »
Le 27/04/2026
Interview par Camille Balland
Photos : Frank Seguin
À quelques encablures du majestueux Théâtre Édouard VII, Guillaume Néry arrive au café en face de son hôtel. Dans quelques heures, l’apnéiste sera sur scène pour une conférence hybride mêlant récits, respirations et états de conscience.
En terrasse, il fait bon, mais Paris ne tient pas en place. Les verres s’entrechoquent, les moteurs couvrent les voix, tout s’entremêle. Lui commande une camomille. Son téléphone sonne – les derniers réglages avant ce soir. Il s’en excuse, sourit. Guillaume Néry débarque toujours comme ça, et repart dès le lendemain. Il vit entre la mer niçoise et un petit village perché à une heure et demie de là. « Ça fait toujours un petit choc de passer de cette nature à la plus grande ville de France dans la même journée. »
Né à Villefranche-sur-Mer, il ne compte plus ses plongées en Méditerranée. Cette mer qu’il a appris à aimer même plus fraîche en hiver, lorsqu’elle est moins propice aux foules. Au départ, c’est un jeu entre copains : qui tiendra le plus longtemps sa respiration sous l’eau. Les minutes s’allongent, les défis s’enchaînent. Guillaume Néry y découvre son souffle, explore de nouvelles sensations. Très vite, le loisir devient discipline. Avec le temps, il distingue trois manières d’entrer dans le monde de l’apnée : par le sport, par la beauté brute du monde sous-marin, ou par le travail sur soi. Lui y est venu par la performance. Champion du monde en poids constant, quadruple recordman du monde, il a atteint des profondeurs au-delà des 120 mètres en une seule inspiration. En 2015, une plongée à -139 mètres tourne mal. De cet accident naît une prise de conscience, un passage qui l’éloigne des podiums et des records.
Habitué aux congrès d’entreprises et aux interventions auprès de médecins, il cherche aujourd’hui à s’adresser autrement. À un public plus large. Là où, reconnaît-il, son engagement change de nature. « Je suis quelqu’un de très sensible. Ce qui me touche le plus ce soir, c’est que des gens aient réservé depuis des semaines leur soirée pour venir. Qu’ils aient eu vraiment envie de plonger dans cet univers. »
Chez lui, la transmission est un fil constant. « J’utilise tous les moyens possibles pour partager cette passion qui est très niche. Les films, l’écriture… mais rien ne vaut la transmission directe. » Dans ce décor urbain, il sourit à l’idée de cette autre immersion – plus de deux heures dans l’enceinte discrète d’un théâtre. Le public sera invité à respirer, à observer, à être en conscience. Réalisateur et photographe, il capte la vie marine et en restitue des fragments. Ce soir, il s’exercera au spectacle vivant. « J’aime cette adrénaline, ce lien direct avec le public. À l’heure où tout se modernise, où l’intelligence artificielle est partout, ces moments vont devenir fondamentaux. On ne peut pas tricher. On est ensemble. »
« J’aime cette adrénaline, ce lien direct avec le public. À l’heure où tout se modernise, où l’intelligence artificielle est partout, ces moments vont devenir fondamentaux. On ne peut pas tricher. On est ensemble. » Sa mère était professeure de mathématiques. L’apnéiste a gardé quelque chose de cartésien, de structuré, presque chirurgical dans sa manière d’aborder les choses. Il a besoin de plans pour se laisser aller.
Le téléphone sonne à nouveau. Il manquera une vidéo. Guillaume Néry a toujours cherché à s’éloigner du documentaire classique. Son œil est attiré par des lieux marins atypiques, qu’il imagine comme des théâtres – des décors avant d’être des fonds. Dans son premier court-métrage réalisé avec Julie Gautier, Free Fall, il apparaît sans palme : il marche, court, plonge. Puis viendra One Breath Around The World, tourné sur huit mois autour de huit destinations.
L’envie n’est pas de signer d’énièmes films de plongée. La transmission passe par une quête artistique, plus intime. L’écologie affleure, sans jamais devenir discours frontal. « L’écologie est un sujet trop grave pour qu’on puisse s’en emparer avec légèreté. Certaines prises de parole que j’ai eues répondaient à des contextes précis. Mais je ne suis pas un lanceur d’alerte. » Montrer plutôt que convaincre.
Il y a quatre ans, il publie Nature aquatique. Un premier livre, intime, marqué par l’accident, où il interroge son rapport à l’eau et au corps. Après s’être raconté, il déplace le regard. Son prochain ouvrage est consacré à Natalia Molchanova, figure majeure de l’apnée mondiale, disparue en 2015 lors d’une plongée au large de Formentera – un mois avant son propre accident. À la croisée de l’enquête et du souvenir personnel, il tente de retracer un parcours hors norme : championne à plus de quarante ans, 41 records mondiaux, 23 titres de championne du monde, sur les podiums en même temps que son fils. « Le fil narratif est complexe. C’est une histoire de filiation, de mer, de mère, de fils… Il faut réussir à donner envie de lire tout ça. » Il sait ce qu’est la filiation. Un bébé de huit mois, et une grande fille. Sur Instagram, un cliché discret : elle, sous l’eau avec des palmes, à Moorea. « Je vois encore le monde avec des yeux d’enfant. J’essaie de transmettre des valeurs mais après ils en font ce qu’ils veulent. » Il rit. « En réalité, eux aussi nous transmettent des choses. Le recul, la patience, le lâcher-prise. »
Pour le moment, pas de trac. Il sait que ça viendra. En coulisses, il fera les mêmes exercices de respiration qu’il proposera au public : inspiration en quatre secondes, rétention en quatre, expiration entre huit et douze secondes. « Le souffle agit directement sur le système nerveux. Ça permet de reprendre le dessus. » Ce soir, il ne s’immergera pas dans un océan. Mais il emmènera tout un théâtre avec lui – vers les fonds marins, et vers quelque chose de plus intime encore. Sur scène comme sous l’eau : une expérience, plus qu’un discours.
GUILLAUME NERY
Apnéiste, réalisateur et photographe.
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- Tags : apnée, apnéiste, spectacle, souffle, sous-marin, mer, cinema, transmission, meditation, vivant, Guillaume Néry
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