
Derrière le Sacré-Cœur, au sommet de la butte Montmartre à Paris, Thomas Baffault, barbe touffue, besace en poils de belette (morte naturellement), à laquelle se balancent des meules de bois de chevreuil, est pisteur professionnel. Il lit les empreintes, interprète les traces et tente de réapprendre à voir ce que nos sociétés ont cessé de regarder. Rencontre avec un homme qui revendique une attention radicale au monde sauvage.
Pisteur professionnel, c’est un métier qui paraît presque anachronique aujourd’hui. Comment en êtes-vous arrivé là ?
Aux États-Unis, les pisteurs travaillent avec les universités, participent à des recherches sur la biodiversité, forment les étudiants sur le terrain, aident au comptage de la faune ou à la recherche de personnes disparues. En France, c’est encore marginal. Moi, je vis à cheval entre deux mondes, six mois de l’année, je suis tondeur de moutons, et les six autres, je les consacre au pistage. Je transmets mes connaissances de pistage et organise des stages en forêt. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que cette compétence n’est pas réservée à quelques initiés. Tout le monde peut pister.
Justement, pister, concrètement, ça veut dire quoi ?
C’est apprendre à être attentif. Les animaux sauvages sont partout autour de nous, même en ville ! Le pistage est une manière d’ouvrir tous ses sens et capter le maximum de signes de la faune qui nous entoure. On recherche des traces et des indices laissés par les animaux: empreintes, crottes, poils, restes de repas, griffures sur les arbres, terriers… L’ensemble nous donne une vision de l’inventaire animalier qu’il y a dans notre environnement et des interactions entre tous ces animaux.

Cette pratique a-t-elle changé votre manière de voir le monde ?
Complètement. Avant, la forêt pouvait être un lieu angoissant, presque vide. Aujourd’hui, elle est pleine. Pleine de vies, de passages, d’interactions. Quand je piste un cerf en forêt de Chantilly, par exemple, j’ai l’impression qu’il m’emmène en balade dans ses coins. Au lieu de suivre les chemins tracés, je découvre le paysage en fonction de ses centres d’intérêt : pourquoi est-il allé à cet endroit ? Où s’est-il reposé ? Qu’a-t-il mangé ? Et ça crée une forme de lien très fort, presque intime avec l’animal.
Vous parlez d’intimité avec l’animal. Ce n’est pas une projection un peu romantique ?
Non, parce que cette intimité repose sur des faits, des observations. Je ne projette pas, j’interprète. Je me mets à sa place à partir d’indices concrets et surtout, cela nous remet à notre place.

À quel moment avons-nous cessé de savoir lire le vivant ?
En tant qu’adulte, nous sommes censés être d’une humeur et d’une attention égales, ce qui n’est pas humain. Le pistage nous affranchit de ces impératifs de société. Très vite, le naturel enfoui remonte à la surface : on retrouve cet émerveillement enfantin et une curiosité pour ce qui nous entoure, parce que le pistage est dans notre ADN. Il était au cœur de la vie des chasseurs cueilleurs ce qui leur a permis de survivre. Ce n’est que récemment, en domestiquant les animaux pour notre consommation, que nous avons cessé de pister et avons perdu la compréhension fine de notre milieu. J’ai commencé le pistage quand j’ai réalisé une chose très simple : si demain les supermarchés fermaient, je ne savais pas me nourrir, j’étais dépendant. Quand on pratique le pistage, on revient à nos racines et cela procure une forme de sérénité.
Le pistage dit quelque chose de ce que nous sommes ?
Oui. Nous sommes tous des pisteurs ! Notre raisonnement scientifique est né de la manière dont nos ancêtres ont suivi la trace des animaux sauvages, développant un processus psychologique de questionnements, d’hypothèses, de déductions. Certains attribuent l’origine de nos énigmes policières, voire même de nos manières de séduire, à cet art ancestral.


Au-delà de l’expérience individuelle, est-ce que le pistage peut avoir un rôle politique ou social ?
Oui, clairement. Prenez le retour du loup en France, on est face à des tensions très fortes entre éleveurs, défenseurs de la nature et les institutions. Le pistage permet de mieux lire les situations, de comprendre les comportements, et donc de penser des formes de cohabitation.
Et ça change aussi la manière d’être avec les autres ?
Oui, inévitablement. En pistant, on réalise que nous faisons partie du cycle de la vie. Ça donne une forme d’humilité. On essaie de se mettre à la place de l’animal. On développe l’écoute et peu à peu, cette attention déborde, elle ne concerne plus seulement les animaux, mais aussi les humains et soi-même.