Sur la Petite Ceinture les potagers urbains rapprochent les Parisiens de la nature
Des rails abandonnés transformés en potagers, des friches devenues lieux de partage : à Paris, l’agriculture urbaine fleurit partout. Sur la Petite Ceinture, des jardiniers amateurs réinventent le lien à la terre
Dix ans déjà que Parisculteurs soutient de grandes initiatives d’agriculture urbaine. Avec l’appui de la Ville de Paris, le programme a vu naître plus de 80 projets sur près de 24 hectares, dont 14 intra-muros.Des rooftops aux souterrains, tout peut devenir parcelle, potager, ruche ou plantation de thé. Ces espaces réhabilités améliorent la qualité de vie et recréent du lien avec le vivant. Parmi eux, les jardins partagés séduisent particulièrement. Le plus souvent installés sur des parcelles municipales, ils investissent aussi des terrains inattendus comme les voies ferrées.
La Petite Ceinture en est l’exemple parfait. Depuis 2007, plusieurs tronçons de ces 32 kilomètres de rails ont été ouverts au public et confiés à des associations de riverains. C’est ici, Le Jardins de Traverses (XVIIIᵉ arrondissement), que Parisculteurs a soufflé ses dix bougies le 17 mai dernier, à quelques pas de la Recyclerie, désormais institution écolo du quartier.
Sur les rails, une enfilade de bacs déborde de plantes aromatiques, de fruits et de légumes. Plus loin, une petite serre et une buvette se devinent entre deux arbustes. En ce milieu d’après-midi pourtant ensoleillé, les visiteurs se font rares. Une jeune femme, occupée à déplacer des pots à l’ombre, attire l’attention. Aurégane Lemière, 28 ans, se présente en riant comme la « Dame Plantes » ou « l’orée des bois », clin d’œil à son prénom.
Cette Bretonne, ancienne étudiante en histoire de l’art, a troqué les musées pour la terre. L’une des figures régulières du site, elle dit vouloir « apporter un bout de campagne à Paris ». Entre deux sourires, elle propose spontanément une visite privée.
« on essaie de leur transmettre les bonnes pratiques pour jardiner de façon raisonnée et en harmonie »
Ici, presque tout est comestible et de saison, mais avec une contrainte environnementale incontournable : les cultures ne se font qu’hors sol. Les anciennes voies ferrées restent polluées, et des analyses menées l’an dernier ont encore révélé des traces de glyphosate et de pesticides.
En ce début d’été, les bacs débordent de salades, cébettes, pommiers, groseilliers, framboisiers… Une petite framboise jaune, dissimulée sous une feuille, attire l’œil. Cueillie du bout des doigts, elle révèle un goût acidulé, presque enfantin, qui évoque aussitôt un jardin d’enfance. Les dernières de la saison : bientôt, elles céderont la place aux tomates.
Ici, chacun est invité à devenir acteur : désherber, planter, faire des boutures ou simplement donner un coup de main.
« Les bacs sont à tout le monde. Globalement, on ne fait que de l’expérimental. On encourage vraiment les gens à toucher les plantes et on essaie de leur transmettre les bonnes pratiques pour jardiner de façon raisonnée et en harmonie », explique Aurégane Lemière.
Récolter avec parcimonie en pensant aux autres : telle est la philosophie de ces jardins partagés, gratuits et ouverts à tous. Les surplus sont transformés sur place au fil des saisons : sirops, confitures, pestos improvisés…
Plus loin, Hervé, un montagnard de passage, scrute les talus. Ces jardins à ciel ouvert ne sont pas épargnés par les dépôts sauvages et les détritus charriés par le vent. Une poubelle entière a été renversée récemment. Aurégane, elle, relativise : « La zone reste plutôt propre. Et puis, on récupère parfois les déchets pour les détourner. »
Elle montre fièrement un vieux jean transformé en cache-pot, avec une poche assez large pour y glisser un téléphone. Une manière ingénieuse de recycler, qui fait sourire les visiteurs.
« En habitant ici, j’ai l’impression d’avoir le FOMO de la nature ! »
Après cette pause, Aurégane retourne à ses pousses, lançant un simple « À bientôt ! » avant de disparaître entre les bacs. Peu à peu, le lieu s’anime. Une famille s’installe autour d’une table pour jouer aux cartes, un homme lit à l’ombre, deux amies discutent allongées sur des transats.
Près des plantations, une jeune femme ajuste ses gants de jardinage. Annabelle, ouvreuse à l’Opéra de Paris le soir venu, vient ici pour la deuxième fois. Elle a découvert les Jardins de Traverses via les réseaux sociaux et s’est lancée « pour essayer ». Pour l’instant, aucune graine plantée : ses dernières missions consistaient à arroser et désherber. « On apprend aussi à écouter la nature, explique-t-elle. Elle dépend des caprices du climat, et parfois il faut agir tout de suite. »
Annabelle sourit en évoquant ce qu’elle appelle son FOMO de la nature (ndlr : « Fear of Missing Out » / « La peur de rater quelque chose ») : « À Paris, on a toujours peur de rater un concert, une expo, un dîner. Ici, c’est l’inverse. J’ai l’impression de manquer ce que la nature fait sous mes yeux : des plantes poussent, d’autres meurent… et je ne les vois pas. Jardiner me ré-ancre dans la réalité. »
Ancrage, reconnexion à la terre, patience, contemplation… Ces mots reviennent souvent dans la bouche des bénévoles rencontrés sur les voies. Annabelle, elle, insiste aussi sur l’aspect méditatif du jardinage. Le hasard l’a même fait venir deux fois exactement au même moment qu’une autre bénévole, sans concertation. Une coïncidence qui la fait sourire et rappelle combien ces initiatives créent aussi du lien social.
Au-delà des cultures, ces jardins s’organisent comme des petites guinguettes vertes, avec du mobilier récupéré. On peut s’y désaltérer, grignoter un morceau ou simplement s’asseoir sans obligation de consommer. Loin du capitalisme omniprésent, ces lieux prônent un retour à une agriculture raisonnée, ancestrale et partagée. L’été, des ateliers, concerts ou performances éco-conscients animent les week-ends, rassemblant encore davantage habitants et promeneurs.
Ces promenades invitent à ouvrir les yeux : sur les plantes, sur les autres, sur ce qui pousse ou change imperceptiblement. Une bulle de verdure où chacun contribue à sa manière, qu’il s’agisse de désherber, d’arroser ou simplement de regarder. Beaucoup repartent avec quelques herbes fraîches, une poignée de framboises ou juste une envie simple : revenir.
Mots & Photographies pour hum média : Camille Balland
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