Jordan Szcrupak « Il faut transformer notre représentation collective du feu pour apprendre à vivre avec lui ».

Paysagiste concepteur et enseignant à l’Institut Méditerranéen de la Ville et des Territoires, spécialiste du risque incendie à Marseille, Jordan Szcrupak milite pour une révolution silencieuse : réapprendre à vivre avec le feu plutôt que de le combattre. Une approche qui bouscule nos représentations et interroge cinquante ans d’exode rural et de gestion de crise.
Mots  : Valentine Cordelle
 
Il nous a donné rendez-vous à la terrasse de l’Écomotive, une cantine solidaire au pied de la Gare Saint-Charles. Autour de nous, des voyageurs sur le départ, des ouvriers en pause déjeuner, des chaises colorées qui prennent les rayons d’un soleil encore timide. 
L’été approche. Bientôt, les canadairs et hélicoptères des sapeurs-pompiers reprendront leur valse estivale au-dessus de la Méditerranée. Mais pas que… « Le réchauffement climatique intensifie les risques d’incendie dans les zones historiques de feu, comme le pourtour méditerranéen et la Nouvelle-Aquitaine, mais il provoque aussi un phénomène d’extension spatiale du risque avec une remontée vers le sud-ouest parisien, en Sologne, et même jusqu’en Bretagne. Le parcours du feu échappe à tout découpage administratif, il s’étend lorsqu’il rencontre de la végétation combustible », nous explique Jordan Szcrupak. Une gorgée de café vite avalée, avant de poursuivre : « Si le changement climatique favorise les conditions d’éclosion d’un incendie et son extension, il agit surtout comme un révélateur des dysfonctionnements territoriaux et organisationnels de notre société face au feu ».
 
En France, la doctrine en matière de risque incendie repose sur la gestion de crise. Une réponse opérationnelle forte, focalisée sur le temps de la catastrophe, confiée aux sapeurs-pompiers, un corps qui relève du ministère de l’Intérieur, et du ministère des Armées pour les Marins-pompiers de Marseille et les sapeurs-pompiers de Paris. Contre le feu, on lutte massivement. « Si elle est bien sûr indispensable, la réponse est loin d’être suffisante. Avec l’intensification des incendies, les sapeurs-pompiers sont de plus en plus sous pression », affirme le paysagiste. Pour lui, il est impératif de repenser nos espaces en y intégrant la présence potentielle du feu. Et cela a un nom : le pyropaysage. Comprenez : la manière de concevoir et d’aménager nos territoires en tenant compte du feu comme d’un élément naturel permanent, et non comme d’une catastrophe exceptionnelle.
 
Un changement de paradigme urgent, mais loin d’être évident tant notre manière de gérer les feux est étroitement liée à notre imaginaire collectif. « Les représentations du feu, de la forêt, des paysages sont des constructions sociales qui varient suivant les sociétés. Chez les Indiens d’Amérique et certains peuples aborigènes en Australie, le feu est ancré dans leur culture, il y a tout un vocabulaire pour décrire les types de feu et la personne qui peut en allumer suivant son âge. L’opposé de chez nous ! » Si le feu a accompagné les Hommes au berceau de l’humanité et renvoie à la chaleur du foyer, il nous fait aussi très peur. Et pour cause, les incendies sont aujourd’hui d’une telle envergure qu’ils deviennent des menaces pour notre existence. « Dans les sociétés occidentales, nous sommes passés d’un registre réconfortant du feu à un registre de diabolisation qui se retrouve dans la manière dont nous nous sommes éloignés du feu et avons transformé notre façon d’habiter les territoires au fil des années ».
Remontons dans le temps, avant la Seconde Guerre mondiale. Les villages sont entourés de restanques, de prairies pâturées, de vergers, de cultures ; au-delà, c’est le territoire des arbres. Les limites de la forêt par rapport aux villages sont beaucoup plus éloignées que celles qu’on connaît aujourd’hui. À cette époque, les bergers mettent régulièrement le feu aux espaces forestiers pour que leurs troupeaux puissent brouter, et les habitants possèdent une connaissance fine du risque incendie. Le rapport au feu des populations s’inscrit dans un apprentissage culturel et social qui se transmet de génération en génération.
 
À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’économie se concentre dans les grandes villes. Les habitants désertent les villages. Il y a moins d’activités sur les massifs, moins d’agriculteurs, le brûlage par les bergers connaît un coup d’arrêt. De fait, la forêt devient le domaine privatif de la bourgeoisie et les bergers représentent une menace pour leurs intérêts économiques. « L’exode rural marque un point de rupture dans notre rapport au feu. Les populations perdent toute connaissance de l’incendie. Aujourd’hui, celle-ci est passée d’un savoir populaire à un savoir uniquement professionnel avec les sapeurs-pompiers », regrette Jordan Szcrupak.
Avec un collectif d’autres paysagistes, Jordan Szcrupak se bat pour appréhender l’incendie comme une ressource créative pour nos territoires en approfondissant notre compréhension de l’écologie du feu. « Il s’agit de se demander comment transformer l’agencement de nos espaces pour que les feux soient de moindre intensité et qu’ils n’atteignent pas les franges urbaines ».
 
Pour composer avec le feu, Jordan Szcrupak nous invite à sortir du temps court de la catastrophe –la période estivale- pour intervenir sur nos territoires tout au long de l’année. L’une des voies qu’il préconise consiste à rétablir une « mosaïque paysagère », avec des milieux différents : prairies, lande, forêts, terres agricoles habitées. Selon les types de milieux et de végétation qu’il traverse, un feu n’a pas la même intensité ni la même vitesse de propagation. Un changement de comportement qui freine sa progression. Autre axe de réflexion : la transformation des friches en zones de cultures agricoles diversifiées, plus résistantes au changement climatique et moins sensibles au départ de feu. « Il y a une articulation à mener avec les plans alimentaires territoriaux en relocalisant ces productions agricoles de manière à alimenter en circuit court les cantines des écoles – tout est étroitement lié ! », s’enthousiasme Jordan Szcrupak avant de s’attaquer à la question urbaine, tout aussi déterminante pour lui. Pour protéger les habitants du feu, il propose de créer des lisières agro-forestières en bordure des villages, où fleuriraient fermes pédagogiques et vergers associatifs.
 
« Il y a énormément de co-bénéfices à repenser notre rapport au feu, encore faut-il que les forestiers, les agriculteurs, les pouvoirs publics se parlent et que les habitants soient impliqués dans le dialogue », nous dit-il avec un sourire, en s’excusant de devoir s’éclipser. Avant de partir, Jordan Szcrupak nous partage son rêve : un futur pas si lointain où l’on se rassemble autour du feu pour écrire ensemble le récit de la façon dont nous voulons habiter nos territoires de demain. 

à lire aussi


Jérémy Gobet
ARTS & IMAGINAIRES

Jérémy Gobé : « Le corail produit plus de CO₂ que la forêt amazonienne. Ce n’est pas la planète qui est en danger, c’est nous ! »

Rencontre avec l’artiste protéiforme et créateur de Corail Artefact, un projet hybride qui tisse des liens entre la science et la création, répondant aux enjeux de notre époque… DU TISSU INDUSTRIEL… Il décroche le téléphone, s’excuse d’un léger retard. Jérémy Gobé, artiste-plasticien engagé, natif du Nord-Pas-De-Calais a grandi en Lorraine:  « deux régions marquées » par la […]

Maroe-France Barrier
SOCIÉTÉ

Marie France Barrier : «Je vois les arbres comme nos maîtres à penser. »

Réalisatrice et fondatrice de l’association Des enfants et des arbres. Rencontre avec une fille perchée dans son milieu naturel et familial, la forêt.

Retour en haut