Et si l’hospitalité devenait un moyen créatif de vivre l’art et la nature ?
À Barbizon, La Folie métamorphose l’hospitalité en aventure artistique, entre installations sensibles et légendes sylvestres.
Il est à peine onze heures, et déjà la chaleur enveloppe le village de Barbizon, d’un lourd manteau d’été. Le mercure frôle les 28 degrés ce matin, et tout semble suspendu sous ce ciel de plomb. À quelques pas seulement de la lisière de la forêt, promise à une fraîcheur secrète, se dresse une maison de campagne. C’est là que commence La Folie, hôtel inattendu.
On franchit la terrasse, on pousse la porte. Une odeur d’ambre, chaude et suave, flotte dans l’air. A l’intérieur, l’air devient plus doux, presque frais. Le regard glisse sur les murs, caresse les matières, s’attarde sur chaque détail. Une jeune femme à l’allure décontractée s’avance. Débardeur blanc côtelé, pantalon ample couleur jade, elle s’appelle Sarah Valente, artiste et directrice artistique des lieux. Elle se tient près d’un bureau sculpté qui fait office de comptoir d’accueil, une pièce unique de Victor de Rossi. On dirait un tronc d’arbre, ou un animal recroquevillé dans la mousse. « C’est inspiré d’une légende locale, glisse Sarah. Celle du cerf-monseigneur, un vieux roi de la forêt. »
« L’écologie peut être joyeuse, collective. Et l’art a toujours été un levier de résistance »
Nous quittons l’entrée pour un grand salon baigné de lumière verte. Des rideaux de feuilles filtrent le jour, comme si la forêt avait poussé à l’intérieur. Une tapisserie attire aussitôt le regard : Les Années de Gade, de Pauline Guerrier, une femme transformée en arbre pour fuir un mariage forcé. « C’est une manière de disparaître pour se libérer », commente Sarah Valente. Autour, l’art se mêle au mobilier. Une table basse d’Hugo Schildge, en rubans de bois et béton coloré, ressemble à un vitrail posé au sol. Plus loin, une bibliothèque déborde de carnets, de marguerites en céramique, d’assiettes artisanales. « Tout est à vendre, dit Sarah. On voulait une mini-galerie vivante. Certains artistes étaient là dès le début, d’autres restent en résidence pendant un an. Tout circule. »
Mais ce décor contemporain s’enracine dans une histoire plus ancienne. Celle des artistes comme Théodore Rousseau ou Rosa Bonheur qui, au XIXe siècle, défendaient déjà la forêt de Fontainebleau. En 1853, ils obtiennent de Napoléon III un décret qui en fait la première réserve naturelle du monde.« C’est un combat peu connu, mais fondamental, raconte Sarah Valente. Les artistes se battaient contre l’exploitation des pins. Tout le village s’est mobilisé. » Un souvenir de cette époque se cache dans le bar, baptisé Pin pour Pain. Les résistants rapportaient alors des branches arrachées aux jeunes pins. On leur donnait du pain en échange. « Ce n’est pas qu’un clin d’œil, dit Sarah. L’écologie peut être joyeuse, collective. Et l’art a toujours été un levier de résistance. » Sur le comptoir, des baguettes stylisées sont moulées dans la matière, comme des fossiles.
Pour Audrey Harris, directrice de la Greenline Foundation, c’est exactement ce que défend La Folie : « S’enraciner dans une histoire. Habiter l’architecture. Chaque œuvre est une manière douce de sensibiliser. »La Folie Barbizon est aussi le point de départ d’un projet plus vaste : La Guilde des Arts et Forêts, cercle d’artistes et de penseurs dédié à la protection des forêts.
« Chaque étoile est une histoire, chaque symbole une invitation à se perdre pour mieux se retrouver »
Cette histoire ancienne n’est qu’un prélude. Aujourd’hui, La Folie se rêve en grand conte forestier. D’abord maison d’amis et lieu de fêtes imaginé par Lionel Bensemoun, elle a été repensée par Nicolas Saltiel, spécialiste des lieux hybrides (Chapitre Six), et par l’architecte Marion Collard. Ils transforment l’hôtel en un organisme vivant où chaque recoin devient un fragment de récit, une fable peuplée d’animaux, de rochers enchantés et de figures inspirées des légendes locales.
Dans le petit théâtre, une fresque d’Antoine Carbonne change de visage selon l’éclairage : le jour, une forêt dense ; la nuit, sous lumière noire, un chat, un puits et des visages cachés apparaissent. Ce jeu de révélations nocturnes se retrouve partout. Une baguette de Merlin recouverte d’un champignon phosphorescent trône dans un salon.
Plus loin, des pierres inspirées de la forêt brillent dans une alcôve sombre. Et jusque dans les couloirs, des grenouilles facétieuses en céramique émaillée, signées Cyril Debon, indiquent les chambres.
L’immersion se prolonge dans les 21 chambres, autant de récits confiés à des artistes différents. Céramistes, scénographes, plasticiens ou designers… Tous ont vécu ici plusieurs semaines. Leurs œuvres ne sont pas accrochées mais s’intégrées aux murs, aux rideaux, aux plafonds. Dans une chambre, une fresque en papier recyclé du collectif Papier Boulettes recouvre les murs comme une mousse végétale. Dans la chambre 209, la Suite aux Étoiles, Andrey Zouari a peint un plafond céleste. Un ciel nocturne où flottent des constellations, des totems, des éclats d’or. Une petite chapelle païenne où l’on s’endort les yeux tournés vers les astres. « Chaque étoile est une histoire, chaque symbole une invitation à se perdre pour mieux se retrouver », dit l’artiste.
Finalement, la Folie Barbizon échappe à toute définition simple. Hôtel, restaurant, mais surtout laboratoire artistique, le lieu réinvente l’hospitalité. Ici, on ne vient pas seulement dormir, on accepte d’entrer dans un récit. Et peut-être, le temps d’une nuit, de se demander quel lien nous relie encore au vivant.
LA FOLIE BARBIZON
Hôtel artistique et engagé
Style : Poétique, hybride, nature & mémoire
Mots : Jessica Bros
Photographies : Alizée Bauer pour Hum Média
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