Gaëlle Constantini « À force de réparer des tissus, on finit par réparer un peu le monde »

Draps d’hôtel, fins de rouleaux de maisons de couture, couvertures chinées. Dans son atelier parisien, la créatrice Gaëlle Constantini transforme ces matières délaissées en collections conscientes et séries limitées.  En France, plus de 800 000 tonnes de textiles  (habillement, linge de maison..) sont mises sur le marché chaque année, selon l’ADEME (rapport 2025). À contre-courant d’une industrie qui s’épuise à produire toujours plus, l’upcycling réapprend à faire avec ce qui existe déjà. 
 
Marseille, l’été, fin des années 80. Dans la cuisine, une vieille machine à pédale bat la mesure du jour, une femme recoud un ourlet invisible d’un pantalon, et, à ses pieds, une enfant regarde le fil qui s’étire, le tissu qui se redresse, presque vivant « ma maman ne jette rien. Elle reprend tout. » 
 
C’est là que tout commence. 
 
Les années ont passé. Nous voilà dans l’atelier de Gaëlle Constantini, aux Arches citoyennes à Paris, un lieu partagé par Plateau Urbain où s’entrecroisent artistes, associations ou encore des structures qui accompagnent et forment des réfugiés. « On partage les outils, les idées et parfois un café », sourit-elle. Mais tout est provisoire, car les Arches fermeront à la fin de l’année. « C’est la vie de ces endroits. On arrive, on construit, on repart. Ce qui compte, c’est l’esprit qu’on laisse derrière. » Elle hausse les épaules, un peu fataliste, un peu philosophe. La styliste fait partie d’une génération de créateurs qui redessinent les contours d’une mode artisanale et responsable, loin des logiques de surproduction. Une tendance encore minoritaire, mais en plein essor, soutenue par des réseaux de tiers-lieux et d’ateliers partagés dans toute la France.
 

« Coudre, c’est un acte de soin. »

 

Le portant déborde de vêtements réinventés, et l’air sent le lin et la vapeur du fer. C’est dans cet atelier éphémère que la créatrice remet au monde des matières fatiguées. Elle les appelle « les belles endormies ». Dans un grand placard, le temps s’est fait tissu. « Que des matières naturelles, pour penser à la fin de vie du vêtement  »  Le Jacquard Français, Thévenon, quelques rideaux de château, et plus loin cette couverture bicolore, « celle de nos grand-mères », qu’elle a transformée en manteau. Certaines de ces matières viennent de rencontres imprévues, presque tendres « J’ai rencontré des mamies formidables grâce au Bon Coin, dit-elle. Elles me rappellent, m’attendent, gardent des tissus au chaud. »
 
Sur un portant, vingt-deux modèles composent un vestiaire pensé comme un petit alphabet du quotidien : veste, haut, bas, robe, salopette.  « Je fais peu, mais bien. » Les pièces changent de couleur selon les tissus disponibles, mais les coupes restent les mêmes. « Je veux que les vêtements s’adaptent à la vie des femmes, à leurs corps qui changent. Une ceinture élastique peut sauver un pantalon après une grossesse. »
 
 
Autour d’elle, Afsana assemble une poche, Marie repasse un pantalon, le fer siffle, Gaëlle ajuste un col, vérifie un ourlet. « Il n’y a pas de hiérarchie. On prend le temps, on se parle. » Afsana était stagiaire ; elle coud aujourd’hui les pièces de la collection Pyjamour, réalisée dans d’anciens draps d’hôtel. « On apprend ensemble. »
 
Autodidacte, formée à distance tout en travaillant la nuit pour financer sa formation, elle apprend à coudre seule, d’abord à Marseille, puis à Paris. « Je travaillais au Paris-Paris pendant la Fashion Week. Je croisais Gaultier, Alaïa… J’étais fascinée par cette liberté. » Très vite, elle comprend qu’elle créera autrement, loin du luxe tapageur. En 2011, elle remporte le concours Jeune Créateur du Who’s Next, cinquante pièces cousues sur son propre buste à partir de fripes démontées. Deux mois plus tard, un distributeur japonais la repère.
 

« On ne fait pas de mode, on fait des vêtements. »

 

Le Japon, sera un tournant. Ce voyage lui fait découvrir le mottainai – « ne pas gâcher ce qui existe déjà » , cette philosophie du geste juste, de la durée, de la transmission. 
 
Et pour elle, transmettre fait partie du travail. Parfois, Gaëlle enseigne à des femmes en insertion. « Elles arrivent abîmées, elles repartent fières, avec quelque chose qu’elles ont fait. » La couture devient un prétexte pour se redresser un peu, pour reprendre confiance. « À force de réparer des tissus, on finit peut-être par réparer un peu le monde ». 
 
Transmettre, c’est une chose. Créer, c’en est une autre. Les deux se confondent parfois. Les journées sont longues, souvent sans pause. « Le prix de la liberté », glisse-t-elle, mi-sourire, mi-fatigue. Elle travaille beaucoup, tout le temps même, mais à sa manière « Je ne compte pas mes heures, parce qu’elles sont à moi ». La machine à coudre ronronne au fond de la pièce. Les tissus attendent qu’on les reprenne. La créatrice ne s’indigne pas, elle constate simplement « La mode a perdu la mesure. On fabrique des objets sans âme, à la chaîne. » Gaëlle, elle,  veut prendre le temps. C’est peut-être cela, le vrai progrès.
 
La créatrice n’a pas de plan de carrière, juste des envies. « J’aimerais partir sur les routes avec un atelier mobile, une caravane textile pleine d’aiguilles et de tissus, pour apprendre à coudre, à réparer. » Elle imagine un petit espace qui circulerait de ville en village, comme une école ambulante du soin et du réemploi. Une utopie ? Peut-être. Elle hausse les épaules, rit. « Mais je préfère croire à ça qu’à une croissance verte. »
 
Elle replie un tissu, ajuste une manche. « Faire du beau avec ce qui existe déjà, c’est ma façon de rendre hommage à la vie. » Dans sa bouche, ce n’est pas une devise mais plutôt une façon d’habiter le monde, un fil à tirer patiemment, encore et encore.
 
Mots : Jessica Bros 
Photos : Alizée Bauer pour Hum Média 

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