Les champignons magiques pourraient-ils nous aider à sauver la Terre ?

Depuis quelques années, les psychédéliques font leur retour dans les laboratoires. Si les chercheurs s’intéressent d’abord à leur potentiel thérapeutique, certaines études explorent une piste plus inattendue : leur capacité à modifier durablement notre sentiment de connexion à la nature. Et si l’expérience psychédélique pouvait changer notre façon d’habiter et de protéger la Terre ?

 

par Solene Roge 
Le 27/06/2026
 
La première fois, je me suis vue grenouille dans un marais. Je sentais l’eau froide autour de moi, la vase sous mon ventre, les roseaux tout autour. Plus tard, des lianes m’enlaçaient tendrement. J’étais désormais un insecte. Une autre fois, toutes les étoiles du ciel descendaient vers moi. Pas pour m’écraser, mais pour me rejoindre. J’étais toute petite. Minuscule. Mais je n’avais pas peur. Je n’étais pas seule. J’étais connectée à la terre, au ciel, à chaque être vivant. Au grand tout.
 
Ces images proviennent de mes expériences sous psychédéliques, et plus particulièrement sous psilocybes, les « champignons magiques », que j’utilise dans une démarche personnelle d’exploration psychique. Cette sensation, ce vertige doux de n’être plus tout à fait séparée du reste, n’est pas un délire de hippie. Les neurosciences le confirment aujourd’hui : c’est l’un des effets les mieux documentés de la psilocybine, composé psychoactif des champignons hallucinogènes. 
 
Après des décennies d’omertà, les études sur le sujet se multiplient ces dernières années. Elles suggèrent en outre aussi qu’une expérience sous forte dose peut renforcer durablement notre sentiment de lien avec la nature et nous donner envie de passer davantage de temps dehors (« From Egoism to Ecoism: Psychedelics Increase Nature Relatedness in a State-Mediated and Context-Dependent Manner », 2019), et même favoriser l’adoption de comportements plus respectueux de l’environnement (« Lifetime experience with (classic) psychedelics predicts pro-environmental behavior through an increase in nature relatedness », 2017).
 
Les témoignages recueillis sont éloquents : « Avant, j’aimais la nature, mais maintenant, j’ai le sentiment d’en faire partie. Je la voyais comme quelque chose d’inerte, un objet, comme une télé ou une peinture. Mais nous en faisons tous partie, il n’y a pas de séparation ou de distinction, nous sommes la nature. » (« Patients Accounts of Increased “Connectedness” and “Acceptance” After Psilocybin for Treatment-Resistant Depression », 2017). Les champignons magiques auraient donc le pouvoir de changer notre état d’esprit à l’égard de la nature.
 
 
Ce que fait la psilocybine
 
Pour comprendre comment un champignon peut modifier ce rapport au monde, il faut aller voir ce qui se passe dans le cerveau. Notre conscience ordinaire est filtrée. Pour fonctionner efficacement au quotidien, le cerveau trie en permanence les informations qu’il reçoit et ne fait remonter que le strict nécessaire à notre survie. Aldous Huxley, auteur des Portes de la perception, parlait de la « valve de réduction » de l’esprit, qui ne laisse passer qu’un égouttement de données. Le reste – émotions enfouies, sensations infimes, souvenirs lointains – reste bloqué, afin de ne pas le surcharger. Une machine bien rodée, qui nous a permis d’arriver jusqu’ici.
 
Au cœur de ce système trône le Réseau du mode par défaut, un ensemble de zones cérébrales associées à la conscience de soi. C’est le siège de l’ego : cette construction mentale qui nous permet de nous percevoir comme un individu séparé de son environnement. Pour être efficace, il bâtit au fil du temps des raccourcis cognitifs, des schémas de pensée automatiques. Les neurologues emploient cette métaphore : notre cerveau est une pente enneigée, chaque pensée est une luge. À force de dévaler la même pente, les luges creusent des ornières. Avec le temps, la neige se solidifie et il devient très difficile d’emprunter de nouveaux chemins. Ces schémas de pensée sont indispensables à notre survie. Ils nous permettent de répondre rapidement à toute situation. Mais ils peuvent aussi entretenir des comportements néfastes : addiction, rumination, dépression…
 
La psilocybine a le pouvoir de désactiver temporairement ce réseau (« Exploring mechanisms of psychedelic action using neuroimaging », 2024). Les chemins neuronaux sur lesquels reposent nos schémas de pensée habituels sont suspendus. Des milliers de nouvelles connexions apparaissent entre des régions cérébrales d’ordinaire séparées. En d’autres termes, la boule à neige est secouée : de la poudreuse toute fraîche recouvre la colline, les ornières s’effacent et la luge est libre de tracer un nouveau chemin. Nous entrons dans un état de conscience modifié. Des idées inédites émergent, des perspectives originales éclosent. Ce recâblage peut aussi donner lieu à des hallucinations ou des expériences de synesthésie comme entendre des couleurs ou voir des odeurs… L’effet est temporaire, mais les études montrent qu’une seule expérience sous psychédélique peut entraîner des changements psychologiques durables.
 
La nature et l’ego
En 2006, le professeur Roland Griffiths de l’université Johns Hopkins a été autorisé à mener la première étude sur les psychédéliques approuvée depuis trente ans, et a démontré qu’une forte dose de psilocybine pouvait induire ce qu’il décrit comme une expérience mystique : « la dissolution de l’ego, suivie d’un sentiment de fusion avec la nature et l’univers » (« Psilocybin occasioned mystical-type experiences: Immediate and persisting dose-related effects », 2018). À l’Imperial College de Londres, Robin Carhart-Harris démontre, quant à lui, une plus grande « ouverture » au monde, se manifestant par un sentiment de connexion généralisée. Un de ses patients a ainsi déclaré être « tout le monde, une unité, une seule vie avec six milliards de visages ». Un autre a eu l’impression de « dézoomer comme sur Google Earth » (« Psychedelics and connectedness. », 2018).
Cette dissolution évoque un phénomène bien documenté chez les astronautes : l’overview effect. Au retour d’Apollo 14, Edgar Mitchell décrivait une sensation d’unité intense en réalisant que les molécules de son corps étaient issues de la même matière que les étoiles. Cette prise de conscience a souvent été citée comme l’un des éléments ayant donné naissance aux mouvements écologiques modernes.
 
En neurosciences, l’empathie est l’un des moteurs les plus puissants de l’engagement. Si la dissolution de l’ego entraîne un chevauchement de notre identité et de la nature, on lui attribue alors des traits semblables aux nôtres, la capacité à souffrir, à ressentir. Et quand on sent que la nature souffre, on envisage de la traiter autrement. Une enquête du Dr David Luke, de l’université de Greenwich, menée auprès de 150 personnes ayant consommé des psychédéliques, en offre une illustration concrète : 58 % ont modifié leur alimentation vers des produits biologiques ou végétariens, 34 % ont fait un don ou signé une pétition pour l’environnement, 22 % ont rejoint une éco-organisation et 16 % ont changé de carrière pour exercer un métier davantage en accord avec leurs valeurs (“Eco-consciousness, species connectedness and the psychedelic experience”, 2019).
 
Une solution ?
 
Alors, faut-il distribuer des champignons magiques à toute la population – ou au moins aux grands dirigeants de ce monde – pour sauver la planète ? La question n’est pas si absurde : Timothy Leary, ancien professeur de psychologie à Harvard devenu prophète psychédélique, la posait déjà dans les années soixante. Bon nombre de défenseurs
de l’environnement de premier rang, comme Arne Næss, fondateur de la Deep Ecology, ou Gail Bradbrook, cofondatrice d’Extinction Rebellion, ont déclaré avoir vécu au moins une expérience psychédélique. Difficile de ne pas s’interroger : parmi les peuples dont les territoires figurent aujourd’hui parmi les mieux préservés de la planète, certains entretiennent des relations au vivant où les expériences spirituelles et les états modifiés de conscience occupent une place importante. Hasard ?
 
Si des études se multiplient en Angleterre, en Suisse ou aux États-Unis, ces substances restent interdites dans la plupart des pays, dont la France. Mais après des décennies d’immobilisme, quelque chose bouge. Depuis 2024, la psychiatre Amandine Luquiens a lancé au CHU de Nîmes le premier essai clinique français impliquant une substance psychédélique. L’étude explore les effets de la psilocybine chez des patients souffrant de troubles liés à l’alcool et de symptômes dépressifs. À Paris, l’hôpital Sainte-Anne et la Pitié-Salpêtrière ont également lancé leurs études. Des organisations comme la Société Psychédélique Française militent pour une meilleure reconnaissance des usages thérapeutiques des substances psychédéliques et pour une réévaluation de la législation actuelle.
 
Une chose est certaine : ces recherches nous renseignent sur la plasticité de notre cerveau, et sur le caractère profondément construit, et donc modifiable, de notre façon de percevoir le monde. Notre sentiment de séparation de la nature n’est pas une donnée biologique immuable. C’est un schéma hérité, solidifié par le temps. Et si un champignon suffit à l’ébranler provisoirement, la vraie question n’est peut-être pas chimique, mais philosophique : comment cultiver, sans trip, cet état d’appartenance au monde vivant ? À l’heure où les crises écologiques nous obligent à repenser notre place sur Terre, cette idée mérite peut-être qu’on s’y attarde.
 
Les substances psychédéliques mentionnées dans cet article sont interdites dans de nombreux pays, dont la France. Leur usage en dehors d’un cadre médical ou scientifique strictement encadré comporte des risques importants.

 

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