Pourquoi aimons-nous tant les librairies-cafés ?
Un nouveau type de lieux séduit les amoureux des livres : les librairies-cafés. Des espaces hybrides où l’on peut à la fois feuilleter un roman, commander un cappuccino et s’installer pour lire.
Depuis 2023, il existe même un classement international distinguant les plus belles librairies du monde. Trois adresses parisiennes se sont hissées dans ce palmarès. Alors, qu’est-ce qui fait l’attrait de ces refuges feutrés ? Pourquoi aime-t-on tant s’y attarder ?
La plus belle du monde serait Minoa Pera, à Istanbul, dans l’hypnotique capitale turque. La rencontre entre les livres et le café y fascine les visiteurs. Curieux et touristes s’y pressent pour découvrir ce lieu devenu presque mythique, et en immortaliser un souvenir. Mais la magie ne se limite plus à cette adresse. Le concept s’est propagé, et les librairies-cafés ont fleuri un peu partout.
Devant leurs vitrines, ce sont d’abord les couvertures qui attirent l’œil : un nouveau best-seller, un classique, une bande dessinée colorée ou un guide de voyage. Des librairies qui pourraient ressembler à toutes les autres. Pourtant, au fond de la boutique, se cachent souvent de petits cafés, parfois une terrasse discrète. D’autres ont choisi d’installer le comptoir au centre, comme une invitation à s’arrêter.
Avec près de 3 500 librairies indépendantes, la France possède l’un des réseaux les plus denses au monde. Mais pour beaucoup d’entre elles, il devient indispensable de repenser l’expérience proposée au lecteur. Cette configuration crée une atmosphère particulière. Presque d’un autre temps. Un lieu où les écrans se font plus discrets. Où personne ne photographie son matcha latte. Les téléphones restent dans une poche ou un sac. Sur la table, c’est un livre qui prend place. Celui que l’on a repéré en déambulant entre les étagères, avant de rejoindre cette petite table qui semblait n’attendre que cela.
Dans ces cafés, le nez se plonge dans les pages d’un ouvrage. Puis, à la fin d’un chapitre, l’envie de lever la tête apparaît. Comme pour se réancrer dans le lieu. C’est souvent à ce moment-là qu’une observation plus personnelle commence : un regard discret vers son voisin, un titre aperçu, une quatrième de couverture devinée. Autant d’indices qui éveillent la curiosité. Pourquoi ce livre ? Que vit cet inconnu solitaire ? Boit-il un thé ou un café ? Ces lieux ne se présentent pas comme des espaces sociaux à proprement parler. Pourtant, ils le sont indéniablement. Les sociologues parlent souvent de « troisième lieu » : des espaces situés entre la maison et le travail, où l’on peut simplement être présent.
« Les Français lisent de moins en moins », peut-on lire dans l’étude du Centre national du livre (CNL), menée par Ipsos. Publiée le 8 avril dernier, cette enquête réalisée tous les deux ans auprès de 1 000 Français de 15 ans et plus révèle une baisse notable : les Français lisent en moyenne dix-huit livres par an, soit quatre de moins qu’il y a deux ans.
Chez les 15-24 ans et les plus de 65 ans, la chute est encore plus marquée. Dans le même temps, les écrans gagnent du terrain. Près de la moitié des moins de 35 ans pratiquent le multitâche : un livre dans une main, un smartphone dans l’autre. François, 32 ans, nomade, a fait un autre choix : un téléphone doté d’un écran de liseuse. « Je bouge tout le temps, mais j’adore lire », explique-t-il. Il reconnaît avoir parfois des livres dans son sac, mais lire sur son téléphone lui permet d’accéder à davantage d’histoires, « tout en préservant mes yeux et mon sommeil ».
À La Mouette Rieuse, dans le 4ᵉ arrondissement de Paris, différents espaces ont été pensés pour encourager cette coexistence. Pas d’ordinateur dans la librairie-café : ceux qui souhaitent travailler peuvent monter à l’étage. Sarah Hugenin, libraire, y travaille depuis trois ans. « Ça crée un lieu de vie. Un endroit où l’on vient passer du temps. Les gens se posent au café, puis vont chercher un livre, ou l’inverse. »
Elle reconnaît que le concept de coffee-shop a contribué à fidéliser la clientèle. Mais la littérature reste au cœur du lieu. « On propose une sélection très pointue, et on est toujours à l’affût des nouvelles sorties. L’effet cosy, c’est vraiment ce qu’on recherche. » À la question « librairie-café ou café-librairie ? », la réponse ne fait pas de doute : « Librairie-café. »
« Cela permet aussi de diversifier le lectorat. On voit venir des gens qui achetaient surtout en ligne ou dans les grandes enseignes. La librairie se réinvente. Ce n’est plus le vieux lieu poussiéreux, longtemps perçu comme élitiste. Le café démocratise l’espace. Ça ouvre le dialogue. Et l’échange, c’est ce qu’on essaie de créer, même s’il n’y a pas forcément de vente à la fin. » Plutôt que de lutter contre un monde multitâche, certaines librairies choisissent donc de s’adapter. Elles inventent de nouveaux espaces où les livres continuent de circuler, entre une gorgée de thé, quelques pages tournées… et parfois une conversation inattendue.
Même son de cloches dans l’ancien patronage du Tréport, où Léopoldine Raynal, a posé ses valises et ouvert sa librairie-café et il y a trois mois. Au loin au téléphone, le chant des mouettes. Le fruit du hasard. Aux Bucoliques, l’ex parisienne ne cache pas avoir voulu garder son métier d’origine avant tout. Pour elle, il est évident le monde du livres se porte mal et les gens ont tendance à s’enfermer. « Les marges sont plus importantes sur un café que sur un livre. Les gens reviennent aussi, jusqu’à trois fois par semaine. Personne ne lit trois livres par semaine ! ». Elle propose également un dimanche par mois, un café sans écran. Une initiative qui rencontre aussi son public. Elle constate qu’il y a une réelle demande dans la région. « Il y a des gens qui arrivent et qui regardent s’ils ne peuvent pas jouer avec quelqu’un aux échecs par exemple. J’ai une clientèle qui ne serait jamais entrés dans une librairie. J’étais assez convaincue de mon projet mais je m’attendais pas à ce que ça aille si vite Les gens ont besoin de se retrouver. On est arrivés à un point critique sociétal. On a un besoin d’un retour aux sources du lien humain. Faire se rencontrer les gens devient alors une nécessité… Et sans le café, ça ne se fera pas.»
Même Tyler Brûlé, le canadien, référence dans les médias, a décidé d’ouvrir le sien à Paris en mars dernier… après Tokyo et Londres. Sur la pancarte de Monocle est inscrit « Come in for Coffee, magazines, Clothing & More » (ndlr : « Venez pour un café, lire, vous vêtir et plus encore ». Et plus encore… Avec une rentabilité qui dépasse rarement 1 % du chiffre d’affaires, la librairie reste l’un des commerces les moins rentables du commerce de détail. Pour beaucoup de libraires, diversifier l’activité devient donc une nécessité économique. Le phénomène dépasse désormais l’effet de mode : selon le Centre national du livre, une librairie sur quatre ouverte récemment en France intègre un espace café ou thé. Une manière d’attirer de nouveaux visiteurs, mais aussi d’inciter les lecteurs à rester plus longtemps.
Mots : Camille Balland
Partager :
à lire aussi
Sorry, we couldn't find any posts. Please try a different search.
à lire aussi

Et si la beauté se cachait dans les objets les plus ordinaires ?
Le mouvement Mingei célèbre l’artisanat populaire. Une philosophie du geste qui retrouve aujourd’hui tout son sens face à la standardisation.

Raphaël Seguin : « Nous savons que le monde que nous étudions est en train de disparaître, ou du moins de changer radicalement. Et pourtant, il y a cette sorte de détachement total »
De son enfance rurale à son rôle de scientifique activiste, son parcours est une source d’inspiration et fait de lui une voix essentielle dans la lutte pour la préservation des océans. Cheveux attachés en un chignon, barbe épaisse, grand et longiligne, Raphaël Seguin nous accueille de bon matin dans les locaux de l’association Bloom encore […]

Du Made in China au Created in China
La Chine redécouvre ses gestes anciens, réhabilite ses artisans et transforme son image mondiale. Du cliché du « Made in China » émerge un mouvement culturel profond, celui d’un pays qui choisit désormais de créer plutôt que copier.

Galitt Kenan : « Tout est lié dans le vivant »
C'est à la tête du Jane Goodall Institute France qu’elle œuvre, un poste qui lui permet de mettre à profit ses années d’expériences.