Malo Legrand « L’art peut être lié à la vie quotidienne au repas, aux fleurs, aux saisons pas seulement aux murs d’une galerie »
Installé depuis un an au Château de Kerminy, dans le Finistère, Malo Legrand vit, créer et cultive avec ce que le paysage lui donne… Entre potager partagé, céramique, photographie et traction animale, il développe une pratique où l’art s’inscrit dans le quotidien, faisant de l’habiter et de la transformation collective d’un lieu le cœur même de l’œuvre.
Kerminy est à la fois une résidence, une ferme, des ateliers, un lieu de vie collectif. À quoi ressemble une journée ici ?
Le lieu dicte beaucoup de choses. Je commence souvent par aller voir les animaux, vérifier que tout va bien. Ensuite, il y a le maraîchage, les chantiers, la rénovation du château. Et au milieu de tout ça, j’essaie de travailler à ma pratique. Mais tout est mêlé, réparer une salle de bain ou tourner un bol, ça fait partie du même mouvement. Il n’y a pas vraiment de frontière entre vivre et créer.
Vous avez choisi de vous y installer durablement. Pourquoi ?
Je cherchais un endroit où inscrire ma pratique dans quelque chose de plus rural et plus collectif. Pas un atelier isolé, mais un véritable lieu de vie. Quand j’ai découvert Kerminy, j’ai compris que tout ce que je cherchais existait déjà ici. Plutôt que d’y passer ponctuellement, j’ai décidé de m’y installer pour de bon. Ce qui m’intéressait, c’était de me réapproprier mes moyens de subsistance, produire une partie de la nourriture que je consomme, travailler avec des matériaux trouvés tout près, dépendre le moins possible de l’extérieur.
Ce choix de vie est directement lié à votre pratique artistique ?
Complètement. Notamment en céramique, j’essaie de sourcer tout sur place, d’ancrer mon travail dans ce territoire précis. Je ne veux pas produire pour aller montrer ailleurs, mais que ce soit fait pour les gens qui vivent là. On est dans un village, on travaille avec la communauté, on accueille le centre social, on partage les outils, les récoltes. C’est un lieu ouvert, un lieu de transmission.
Vous vous définissez comme « artiste paysan ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Le paysan, pour moi, ce n’est pas forcément l’agriculteur professionnel. C’est quelqu’un qui façonne le paysage qu’il habite. J’essaie d’« empaysanner » mon travail, de l’ancrer dans ce territoire précis. Produire la vaisselle du lieu, cultiver des fleurs, cuire la terre d’ici… tout ça participe de la même chose. Être ici, travailler ici, transformer cet endroit collectivement, c’est déjà faire œuvre.
Vous travaillez uniquement avec ce que le territoire vous donne : argile, bois… Cette contrainte change votre manière de créer ?
Au contraire, elle me cadre. Parfois, je dois renoncer à une idée parce que la matière n’est pas là. Mais je trouve ça sain. Ça m’oblige à ralentir, à m’adapter, à faire avec ce qui existe plutôt que d’imposer une forme. Le territoire doit dicter ce que je peux faire, pas l’inverse.
Vous pratiquez aussi la photographie, comme une autre manière d’entrer en relation avec le paysage. Faites-vous une distinction entre les médiums ?
Pas vraiment. Ma matière première, c’est toujours le paysage. Que je le photographie, que j’en prélève de l’argile ou que j’y fasse pousser des plantes, je fais la même chose, j’entre en relation avec lui. Les médiums ne sont que des portes d’entrée différentes.
Vous avez récemment présenté votre première exposition personnelle de photographies, autour de l’Islande. Que racontent ces images ?
Ces images sont issues de deux résidences en Islande. À l’origine, j’étais parti pour travailler autour de l’argile, mais le territoire m’a déplacé. L’immensité et la dureté des paysages ont dicté une autre manière de travailler. Ce que j’ai cherché à documenter, ce sont les rapports entre l’humain et son milieu dans un territoire hostile. Mes images parlent beaucoup de l’homme, mais sans jamais le montrer. Ce sont des traces, des gestes, des présences absentes.
Votre pratique photographique repose sur des outils numériques, loin des logiques low-tech que vous défendez par ailleurs. Cette contradiction vous traverse ?
Oui, complètement. La photographie échappe aujourd’hui à ce que je cherche à faire avec la terre ou la céramique. Je travaille avec un appareil numérique, composé de terres rares, et ça me pose de vraies questions. Mais je préfère composer avec ces contradictions plutôt que de les nier. Elles font partie de ma pratique.
Vous produisez aussi des objets utilitaires. La frontière entre artisanat et art semble volontairement poreuse.
Oui, et ça me rassure. L’une de mes grandes références, c’est William Morris, pour sa pensée politique autant que pour son idéal de production locale et artisanale. Fabriquer ensemble, à l’échelle d’un lieu, des choses utiles et exigeantes, ça me semble profondément juste.
Vous parlez souvent de lenteur. Contre quoi résistez-vous ?
Contre le rythme du monde de l’art. Les appels à projets, les deadlines, l’urgence permanente…ça m’épuise. Travailler la terre, cuire au bois, cultiver, ça demande du temps long. Le cœur de mon travail, c’est de me soumettre à ces temporalités-là. Kerminy est mon œuvre principale. Le reste, les photos, les poteries, ce sont presque des conséquences. Ce qui me fait rêver, c’est de rester ici vingt ans. De voir les arbres pousser, les ateliers se construire. Ce temps long, on ne peut pas le proposer dans une institution. Ici, si.
En savoir plus :
Malo Legrand, artiste paysan
Château de Kerminy, milieu de pratiques artistiques et agro-écologiques
Propos recueillis et édités : Jessica Bros
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