Moffat Takadiwa « la surconsommation est une extension directe de la logique coloniale. »

A Harare, capitale du Zimbabwé, là où les décharges à ciel ouvert s’étendent comme des cicatrices béantes sur le paysage urbain, l’artiste Moffat Takadiwa fait renaître de ses cendres les déchets coloniaux, à l’image d’un alchimiste. Là où la société discerne la pauvreté, il décèle une résilience matérielle brute. Une résurrection inattendue.
Une après-midi parisienne, où l’on traine ses savates dans les galeries pour tuer le temps et peut-être aussi mourir un peu moins bête, nous attendions à la Galerie Sémiose, l’éminent Moffat Takadiwa. Arrivant avec un peu de retard, nous avons pu égrener ses œuvres textiles, composées de rebuts de notre société sur-consommatrice, trônant dans les salles lumineuses du galeriste. Un hommage à la culture Korekore, dont il est originaire et qu’il met en scène dans chacune de ses pièces muséales. Ceci n’est pas oxymore, car il faut s’approcher pour comprendre que ces « tapisseries » sont un tissage minutieux des détritus « capitalistes », touches de claviers, têtes de brosse à dents, capuchons de rouge à lèvres, transformées en œuvres-bijoux.
Retour sur son parcours. Loin des livres d’art et des musées, il grandit dans une ferme zimbabwéenne « loin de la civilisation » selon ses propres termes. « L’art n’existait tout simplement pas dans mon monde immédiat », confie-t-il avec une humilité désarmante. C’est grâce à quelques amis d’enfance dessinateurs que l’étincelle s’allume, transformant sa solitude d’enfant introspectif en un refuge créatif. Soutenu dès son plus jeune âge, par sa famille, qui a compris que son essence était de « créer », il s’oriente pourtant vers des études de finance au Harare Polytechnic College. Période de corruption dans le système éducatif, Moffat n’obtient pas son diplôme de finance. Puis il aiguise sa curiosité sur l’écosystème artistique mondial, en co-fondant une galerie d’art à Harare, et s’éduque auprès de ses pairs. Contraint par la situation économique de son pays de trouver des matériaux d’art alternatifs, car les « traditionnels » étaient indisponibles, il récupère et collectionne des objets jetés ou des déchets. Les prémices d’un travail basé sur la débrouillardise et une nouvelle façon de penser la matérialité, sont amorcées.
Attiré par des formes tridimensionnelles ou la céramique, le travail du sculpteur se structure autour de la texture et d’une forte relation spatiale. En intégrant des objets « made in china » comme symboles du commerce mondial, ses œuvres, sont le reflet de notre surconsommation et inhérentes à l’héritage du colonialisme. Cette époque, il l’a décrite non comme une simple période historique, mais comme « une empreinte psychologique et culturelle durable » fondée sur l’accumulation. Pour l’artiste, « la surconsommation est une extension directe de la logique coloniale », perpétuant un mode de vie fondé sur la possession, comme valeur ultime ; Ainsi, ses créations, composées de résidus de consommation occidentale, deviennent des « archives vivantes d’un déséquilibre mondial » reliant indissociablement nos poubelles à l’histoire.
Aujourd’hui, ce surconsumérisme hérité, guide la jeune génération en Afrique, qui place la réussite à travers l’acquisition,
et non dans l’expérience vécue. Un héritage colonial toxique. Dans notre monde, la valeur se mesure à la possession de terres ou de ressources  « le colonialisme a laissé derrière lui des fragments, des résidus et des systèmes qui continuent de façonner le continent. » Moffat interroge les systèmes et les histoires qui façonnent notre relation aux objets, et nous invite à nous questionner sur les fondements mêmes de ces valeurs.
Avec l’exposition The Crown (La Couronne), il interpelle violemment notre société de surconsommation. Ses étoffes, assemblages complexes de brosses à dents usagées, de plastiques multicolores, de fils de fer et de déchets importés, ressemblent à des reliques futuristes ou à des parures royales sorties d’un temps postapocalyptique. « Je donne une seconde vie à des objets laissés pour mourir, oubliés dans les flux de déchets », explique-t-il. « Je les élève, les recontextualise. Ils deviennent des couronnes. » Les objets jetés du quotidien sont transformés en œuvres précieuses, une seconde vie au-delà de leur fonction initiale. Et ironie du sort, elles trônent dorénavant dans les salons des « pollueurs », aka les collectionneurs d’art. L’exposition « est profondément enracinée dans l’idée d’espoir. » Cette métaphore artistique est là pour redonner dignité et espoir aux communautés marginalisées, souvent traitées comme « les jetables de la société. » A travers le symbole de la couronne, l’œuvre interroge ainsi notre capacité à réinventer la valeur, tant pour les choses que pour les êtres humains ; Car si nous pouvons restaurer la valeur et la dignité d’un objet jeté, pourquoi ne pourrions-nous pas faire de même pour les personnes et les communautés traitées comme des déchets par le système mondial ? Son art ne se contente pas de dénoncer, il engendre une réparation symbolique, transformant la honte en fierté.
« Les déchets que nous voyons circuler en Afrique ne sont pas neutres. Ils portent des histoires d’extraction et de déplacement », analyse-t-il. En intégrant ces fragments dans ses sculptures, il ne les rejette pas ; Son travail d’orfèvre utilise les rebuts, pour « reconstruire et redéfinir notre identité culturelle. » Oscillant entre la mort, l’objet jeté, et la vie alias la sculpture qui respire, ses œuvres fascinent. « Mes œuvres portent des traces humaines : toucher, usage, résidus, même de l’ADN. Elles deviennent presque des organismes vivants. »
Faut-il voir dans son art un acte de résistance contre l’Occident ? Takadiwa préfère parler d’« expansion des perspectives ». L’idée d’un centre unique de savoir doit se dissoudre pour laisser place à de multiples centres », déclare-t-il. « Je ne résiste pas frontalement, je propose des alternatives. » Cette vision se concrétise dans son collectif, le Mbare Art Space, où le savoir circule horizontalement, puisant dans les systèmes de connaissance locaux pour réinventer le futur. Le Mbare Art Space, n’est pas une galerie aseptisée aux murs blancs, mais une ancienne salle de bière communautaire reconvertie dans le quartier populaire de Mbare. Un lieu vivant, bruyant, où l’art se pratique collectivement, loin des pressions étouffantes du marché de l’art international. « C’est un espace d’accès, où l’art sort des galeries pour revenir au peuple. »
Inspiré par la musique de Thomas Mapfumo et l’usage spirituel du mbira , le piano à pouces sacré, l’artiste puise dans ses racines ancestrales pour parler au monde contemporain. Mapfumo utilise la mbira comme un lien avec les ancêtres, qualifiant l’instrument de “voix des ancêtres” (mbira dzavadzimu). Takadiwa cite aussi l’influence de Basquiat et de sa couronne, symbole de la fierté noire face à la marginalisation.
Malgré la lourdeur des thèmes abordés, colonialisme, déchets, inégalités Moffat se définit comme un « grand optimiste ». « Sans la croyance en la possibilité du changement, il n’y a aucune raison de créer », dit-il. Alors que ses œuvres s’apprêtent à voyager de São Paulo à Tokyo, en passant par le prestigieux Palais de Tokyo à Paris dans le cadre du prix Toyota Tsusho CFAO qu’il a remporté, son message reste ancré dans le sol africain : le futur ne s’écrit pas en important des modèles, mais en transformant avec espoir et poésie, les fragments de notre histoire commune.
Qu’en est il des alternatives aux décharges à ciel ouvert? Il en existe de nombreuses , passant par l’amélioration des systèmes de gestion, une consommation plus responsable et la réutilisation créative. Des initiatives concrètes sont déjà en cours, comme le développement de systèmes contrôlés à la décharge de Pomona à Harare. La mise en œuvre de ces solutions repose avant tout sur la volonté collective et individuelle de repenser notre rapport aux déchets et d’assumer nos responsabilités.
Chez Takadiwa, la décharge n’est pas une fin, mais un commencement. Et nous sommes tous invités à y chercher notre propre couronne.

Moffat Takadiwa

Galerie Semiose

Mots  : Ingrid Bauer 
Photos : (c) Alizée Bauer 

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