Peut-on encore s’habiller pour le plaisir sans se rhabiller de culpabilité ?
Boutons qui sautent dès l’essayage, et t-shirts qui se délavent plus vite qu’un souvenir de vacances, la fast fashion a transformé le plaisir vestimentaire en plaisir coupable. Reste à savoir comment se refaire une garde-robe sans refaire le monde.
C’est ce plaisir disparu que Luca Gallacio tente de raviver. « Pour moi, il y a toujours une notion de plaisir dans le vêtement », affirme-t-il. Ancien rédacteur de BonneGueule, il vulgarise aujourd’hui, auprès de plus de 284 000 abonnés sur Instagram (@lucallaccio), ce qui fait la qualité d’un vêtement. Son credo : informer sans culpabiliser, réapprendre à voir ce que l’abondance a rendu invisible, et montrer qu’on peut aimer la mode sans renoncer au style.
Le travail de Luca ne se limite pas à critiquer la fast fashion. « C’est une marque qui fabrique mal ses vêtements et qui sort trop de collections pour vendre un maximum », résume-t-il. Une définition qui ne s’applique pas qu’aux enseignes low-cost : certaines marques premium reproduisent les mêmes travers. Pour autant, Luca refuse de diaboliser en bloc. Il préfère conseiller d’éviter certains produits plutôt que de condamner un catalogue entier. Une nuance qui confirme son rôle de pédagogue plus que de moralisateur.
« It’s about fucking time », lançait Stella McCartney en 2019, lors de la présentation de sa collection printemps-été, une formule choc qui résume l’urgence écologique. Une urgence que Luca Gallaccio tente encore, à sa manière, de rendre visible un quart de siècle plus tard. Cette tension entre urgence climatique et plaisir vestimentaire irrigue aussi la création contemporaine. « Il y a tellement de questions culturelles, économiques, éducatives et religieuses qui affectent nos vies que la neutralité devient impossible. La mode n’a pas d’autre choix que de refléter cet état de fait », rappelle Christelle Kocher, fondatrice de la marque Koché (2015) et directrice artistique de Chanel Métiers d’art, connue pour articuler engagement social et création.
« Je suis trop pauvre pour acheter de la merde. » L’expression, que Luca aime répéter, résume son rapport au prix et à la valeur. Pour lui, un tee-shirt à 60 € n’est pas un luxe mais un investissement : derrière ce prix, des ouvrières mieux rémunérées, un tissu plus solide, un vêtement qui dure. « Avant, on achetait à ces prix-là, et on les gardait longtemps », insiste-t-il. En France, environ 2,6 milliards de vêtements et chaussures circulent chaque année, soit 10 kg par habitant (France Nature Environnement). Acheter du jetable, c’est nourrir ce flux continu… et finir par payer deux fois : une première fois pour le vêtement low cost, une seconde pour son remplacement.
Mais le sujet reste sensible. Comment expliquer à un étudiant qu’un tee-shirt à 60 € est plus « responsable » qu’un à 5 €, quand son budget ne le permet pas ? Là encore, Luca choisit la nuance plutôt que le jugement. Pour lui, l’essentiel n’est pas de consommer parfait, mais de consommer mieux, à son échelle. Là où d’autres accusent, il préfère expliquer, comparer, proposer. « Je viens simplement avec des solutions », dit-il. « Je déteste qu’on me culpabilise alors que j’essaie d’apprendre. Mon but, c’est de donner des infos, pas de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. » Une pédagogie dédramatisée qu’il revendique. Kocher partage cette volonté de démocratisation : « Pour moi, la mode n’existe que si elle est portée par de vraies personnes. » Ses défilés investissent la rue ou des lieux publics, ses castings rassemblent des modèles de toutes origines et morphologies. Une mode ancrée dans le quotidien, dans ce qui semble banal mais qui influence profondément ses créations.
Cette pédagogie n’exclut pas la lucidité sur les contradictions du système. « Même moi, pour gagner ma vie, je fais de la publicité pour des marques. Mais j’essaie de le faire de manière raisonnée, en expliquant que tout est dans la nuance. » Le paradoxe est assumé : prôner la sobriété sur Instagram, un espace saturé de produits. Mais ce paradoxe devient un levier. Grâce aux réseaux, Luca touche aujourd’hui bien au-delà de son public masculin CSP+, signe que le débat sur la fast fashion gagne du terrain.
On retrouve cette démarche chez Koché, récompensée en 2019 par le Grand Prix ANDAM. Christelle Kocher revendique l’hybridité « Les gens mélangent Chanel avec un jean, avec un tee-shirt. C’est ça que j’aime. C’est comme ça qu’on porte les vêtements. » Sa mode prouve que responsable ne rime pas avec austère, mais peut aller de pair avec liberté et créativité.
Un débat d’autant plus urgent que la tendance mondiale reste à l’accélération. Le polyester, matière peu recyclable, représente plus de la moitié des fibres textiles produites dans le monde. Chaque année, il libère dans les océans l’équivalent de 50 milliards de bouteilles plastiques en microfibres (ADEME). Pour prendre la mesure du problème, Luca recommande le documentaire Fast fashion : les dessous de la mode à bas prix (Gilles Bovon et Edouard Perrin). Leur enquête, de l’Inde au Royaume-Uni, rappelle que le textile est l’une des industries les plus polluantes au monde.
Le constat de Luca reste amer malgré le succès de son compte Instagram. Sans régulation publique, la logique du prix bas l’emportera toujours. Selon Greenpeace, si rien ne change, la mode pourrait représenter jusqu’à 26 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici 2050. En France, la filière REP textiles-chaussures a tout de même évité 420 000 tonnes équivalent CO₂ en 2023 grâce à la collecte et au recyclage. Et la loi votée en mars 2024 introduit pour la première fois un encadrement taxes sur les produits les plus polluants, affichage environnemental obligatoire, interdiction progressive de certaines pratiques. Des mesures tardives et encore largement insuffisantes face à l’urgence. Kocher, également directrice artistique de la maison Lemarié (Chanel) depuis 2010, rappelle la valeur du temps et du geste : « Créer quelque chose de précieux demande beaucoup de temps. » Une lenteur nécessaire à tout véritable savoir-faire artisanal.
Au milieu de la frénésie d’Instagram, Luca s’accroche à une dimension intime : « Si on enlève le plaisir du vêtement, on enlève tout. » Pour lui, ce plaisir, c’est celui d’un tissu qui dure, d’une chemise qui traverse les années, d’un pantalon qui épouse le temps. « Quand on parle de ce principe-là, tout devient logique », résume-t-il. La mode qu’on ne voyait plus peut redevenir visible non pas dans la profusion des vitrines, mais dans l’attention portée à ce qu’on choisit. Porter mieux, pour porter plus longtemps. Et, dans ce geste simple, redonner sens à nos armoires.
Mots : Carla Spodek
Photo: Alizée Bauer pour Hum média
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