
Que mangerons-nous demain ? Et que faudra-t-il changer pour y parvenir que sommes-nous prêts à changer ? Réuni.e.s autour de l’artiste Floriane Facchini, figure de proue initiatrice du projet A Tavola !, scientifiques, agriculteur.ices et élèves du lycée agricole de Saint-Rémy-de-Provence (13) explorent les futurs de notre assiette à l’horizon 2035. Une enquête encore en cours, qui entend aussi remettre le dialogue au menu.
« Je pense, malheureusement, que la nourriture va se dégrader. » À 16 ans, Danaé ne se fait pas beaucoup d’illusions sur le contenu de son assiette d’ici une dizaine d’années. Elle imagine une alimentation toujours plus industrielle, toujours plus transformée, « pas vraiment bonne, ni pour nous, ni pour la nature ». Mais elle garde une réserve d’espoir : sa génération pourrait, selon elle, provoquer de grands changements. Ce mercredi soir de mi-octobre, dans les jardins du lycée, l’élève en classe de terminale bac pro Sapat1 est venue participer à une expérience qui tente de rouvrir le champ des possibles.
Sur scène, ou presque, deux pupitres. Derrière l’un d’eux, Floriane Facchini, artiste, autrice et metteuse en scène, lit. Sur un guéridon voisin, deux cloches de cuisine : sous l’une, un crousty poulet, ces morceaux de poulet panés et frits, stars des fast-foods ; l’autre est vide, en attente du crousty poulet de demain, encore à inventer. Le récit peut commencer : quels ingrédients, quelles productions, quelles histoires derrière ce plat devenu populaire ? À mesure que les ingrédients défilent, chacun y va de son témoignage.
Pour joindre le geste à la parole, une artiste les dessine et les relie au pinceau sur une fresque déroulée au sol. Comme pour donner à voir le chemin à parcourir pour concocter le crousty poulet de demain, avant de (mieux) passer à table... Cette « mise en bouche » est une étape du projet A Tavola !, conduit dans les Alpilles et le Luberon. Son ambition : explorer ce que pourrait être l’agriculture du territoire à l’horizon 2035, alors que le changement climatique bouleverse déjà les conditions de production. Pour y parvenir, artistes et scientifiques se rendent sur le terrain, chez des agriculteur·rices, pour échanger, autour de repas préparés ensemble, sur les pratiques existantes, les expérimentations, ou encore les difficultés du métier. Autant de regards croisés qui nourrissent une enquête au long cours, sans qu’il soit question de servir une recette miracle, l’idée étant plutôt de mettre sur la table les questions que l’on préfère parfois laisser en cuisine.
L’agriculture face à l’inconnu
Pour Rodolphe Sabatier, chargé de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), le défi majeur tient moins à une évolution climatique qu’il suffirait d’anticiper qu’à l’incertitude qui l’accompagne. « Les exploitations doivent composer avec des saisons imprévisibles, des épisodes de chaleur ou de pluie qui ne se répètent pas nécessairement d’une année à l’autre. Le vrai problème, c’est qu’on ne sait pas dans quelle direction on va », résume le chercheur.
Dans ce contexte, la capacité à s’adapter compte autant que les solutions techniques. La diversification des activités, ou la sortie de systèmes trop spécialisés, font partie des pistes étudiées afin de ne pas dépendre d’une seule production, et de pouvoir réorganiser son exploitation lorsque les conditions changent. « Une exploitation associant élevage bovin et ovin peut, par exemple, mieux encaisser une mauvaise année d’une de ses activités en compensant avec l’autre », explique Rodolphe Sabatier. Problème : il n’existe pas de modèle déclinable à tout bout de champ, et les réalités d’une ferme, ses terres, ses ressources et les relations qu’elle entretient avec son environnement pèsent sur les choix possibles.
C’est précisément ce que l’enquête collective initiée par Floriane Facchini – avec le soutien de l’INRAE, du Centre national des arts de la rue et de l’espace public (CNAREP) Citron Jaune et de La Garance, scène nationale de Cavaillon – permet de saisir. « Ici, l’agriculture est incontournable : elle a façonné les paysages, l’histoire et continue de structurer le présent », souligne Chloé Tournier, directrice de La Garance.
Rodolphe Sabatier observe, par exemple, que les agriculteur·rices ne mobilisent pas forcément le vocabulaire scientifique de la biodiversité, tout en décrivant des pratiques qui la font vivre. « Ils ne parlent pas de biodiversité, mais ils parlent de la même chose », note-t-il. L’enjeu est aussi de partir des mots et de ce qui fait sens pour celles et ceux qui travaillent la terre. À ce stade, les analyses d’A Tavola !, qui restituera ses travaux en mai 2027, restent en cours. En attendant ces conclusions, une idée se dessine : la transition ne se résume pas à demander aux agriculteur·rices de changer leurs pratiques. Elle suppose aussi de comprendre les contraintes, les renoncements et les ressources qui rendent ces changements possibles… ou non.
Une affaire de choix (collectifs)
Pour Samantha Chauvin, à la tête de l’exploitation avicole Poules & Co, à Cabrières-d’Avignon, l’autonomie s’apparente à un sacerdoce. Elle cherche notamment à gagner en indépendance énergétique et alimentaire, ainsi qu’à maîtriser davantage l’abattage et, à terme, la naissance des poussins. Mais produire ses propres céréales pour nourrir les volailles se heurte à un obstacle très matériel : le manque de terres disponibles, « auquel s’ajoute, on ne va pas se mentir, un déficit de considération et de reconnaissance de la part des élus et du grand public », regrette l’éleveuse. Ses mots sonnent comme un rappel : l’avenir de nos assiettes ne dépend pas uniquement de ce qui sera cultivé ou élevé, mais aussi des choix collectifs, des moyens et du soutien accordés aux producteur·rices.
Ces interdépendances, Michel Bonnet, professeur d’éducation socioculturelle au lycée, cherche à les rendre visibles auprès de ses élèves. « L’établissement travaille sur l’alimentation durable, notamment à travers la cantine, labellisée Ecocert, et propose des projets où les jeunes découvrent les réalités des exploitations, et réalisent eux-mêmes des actions de sensibilisation. On veut former des citoyen·nes qui comprennent les conséquences de leurs choix alimentaires, et que ce qu’ils et elles mangent ne vient pas de nulle part. Le projet A Tavola !, en réunissant des profils si variés, contribue à les faire réfléchir aux évolutions de leur territoire. » Et, quelque part, à leur propre avenir.
Le repas, terrain de démocratie
Pour Floriane Facchini, c’est justement en créant des espaces de discussion et de coopération que l’approche artistique prend tout son sens. Il ne s’agit donc pas de transformer des conclusions scientifiques en spectacle une fois l’enquête terminée. « L’art participe au travail de recherche lui-même. Les histoires recueillies sur le terrain deviennent matière à récit, puis à expérience culinaire. Le repas a aussi une vertu particulière : chacun se sent légitime à dire ce qu’il pense de ce qu’il mange. Autour d’une table, les expériences peuvent se croiser, les désaccords apparaître, les positions évoluer. Or ces désaccords sont des ingrédients essentiels de la démocratie ! L’essentiel est de pouvoir les formuler, de comprendre ce qui se joue pour chacun et de faire émerger des manières de travailler ensemble. »
La soirée s’achève lorsque les élèves viennent prêter main-forte pour servir l’assemblée. Danaé est là, elle aussi. Son pessimisme initial n’a pas disparu en quelques heures, même si le projet lui a confirmé « qu’on mange mieux quand les produits viennent directement du jardin et pas de l’autre bout du monde ». Et rien ne permet de prétendre qu’un repas suffira à transformer les pratiques agricoles ou les politiques publiques. C’est contre cette résignation que veut agir La Garance. Chloé Tournier le résume ainsi « Imaginer d’autres futurs ne signifie pas se mentir sur les difficultés, mais chercher des récits qui donnent envie d’agir, plutôt que de laisser l’angoisse conduire à l’inaction. »
Le crousty poulet posé sous sa cloche n’apporte pas de réponse définitive. Il ouvre une question qui, elle, ne se referme pas au moment de débarrasser la table : qu’est-on prêt à changer, ensemble, pour que l’assiette de demain reste désirable ?