Simon Parcot « La marche permet de rendre la pensée vivante et concrète. »

Le 26/05/2026
Interview par Solène Roge
 
Écrivain et philosophe, Simon Parcot écrit la montagne, de sa vallée des Écrins. Il anime également des balades philosophiques où l’on pense à l’air libre. Mais avant d’être un concept, c’est une histoire personnelle : celle d’un homme que la montagne a brisé et sauvé, qui cherche depuis à l’habiter et à en partager la beauté.
 
Simon Percot - Photo Adeline Bettinger(©)
La montagne peut-elle changer quelqu’un ?
 
Absolument. En guise d’exemple, je pense à la plus belle balade philo que j’ai animée avec six détenus du centre pénitentiaire d’Aiton, dans le cadre d’un projet mené par l’association Scènes Obliques. On avait fait des ateliers de philosophie et d’écriture entre les murs de la prison pendant un mois, puis je les ai amenés au festival de l’Arpenteur, en alpage, pendant deux jours. Pour certains, ça faisait des années qu’ils n’étaient pas sortis. Ils allaient enfin retrouver les rivières, les arbres, les paysages. L’enjeu, c’était qu’ils ne soient pas spectateurs mais acteurs d’une balade philosophique : c’était eux les philosophes, j’étais juste médiateur. Pendant trois heures, ils ont posé les problématiques et lu les textes qu’ils avaient écrits en prison. Le sujet qu’ils avaient choisi : « Faut-il dépasser les limites ? » Ils étaient tous d’accord : « Nous les limites, on connaît. Et on sait ce que c’est que de les dépasser. » C’était bouleversant. On a fini la balade en pleurant, animateurs comme spectateurs. La veille, je les avais accompagnés voir la rivière. Ils se sont baignés, on a joué. J’ai vu la joie profonde, pour certains, de retrouver l’eau. Ensuite, on a médité ensemble. L’un d’eux m’a dit, ému : « Je n’ai jamais vécu une telle sensation. »Je ne sais pas si la montagne les a changé, mais à ce moment là, il s’est passé quelque chose pour eux, et pour moi. Si je te raconte ça, c’est parce que grâce à eux, je redécouvrais la montagne. À travers leurs yeux, je redécouvrais ce que c’était que de la voir pour la première fois. Je renouais avec cette beauté et cette bonté qu’il ne faut pas oublier.
 
Qu’est-ce qui t’a rétabli, exactement ?
 
La marche, d’abord. Marcher en montagne m’a redressé. La pente a refait mes muscles, ma peau, mes forces. J’ai retrouvé grâce à elle la vitalité qui me manquait. Puis, c’est la beauté. Je pense, par exemple, à la première fois où je suis allé bivouaquer seul au vallon de la Mariandre, au moment de la fonte des neiges. J’étais sidéré par les lumières, les cascades, les étoiles, le reflet de la lumière dans les gouttes d’eau, la profusion d’insectes. Je me souviens de la clarté de la neige d’hiver qui demeurait sur la montagne et faisait comme un second soleil. Cette beauté m’a montré que la vie valait la peine d’être vécue. Elle fut une réponse face à l’absurdité de la mort..
 
Ce regard a-t-il changé depuis ?
 
Oui. La première fois que j’ai découvert la montagne et sa beauté, j’avais un regard très romantique. Je ressentais une véritable extase esthétique face à la nature. À force de vivre en montagne, mon esthétique a changé. Je peux aussi voir la beauté lorsque la montagne est laide, dure et triste, comme pendant les périodes d’intersaison. Je remarque aussi la beauté d’un muret bien fait ou la qualité d’un chemin bien tracé. Aujourd’hui, ce qui m’apparaît comme beau, c’est aussi la manière dont l’homme a agencé la nature. Le sociologue Jean-Claude Chamboredon distingue l’esthétique de la contemplation – celle des artistes, des urbains, qui valorisent les belles formes esthétiques dans le paysage – à l’esthétique de la production, qui est plutôt celle de ceux qui travaillent dans la nature. L’esthétique de la production valorise le travail bien fait et son résultat sur la nature. Ce qui est beau est bon et efficace. Ces concepts m’aident à penser l’évolution de mes perceptions.
 
(c) Fabien Lainé
Comment la marche et la philosophie se sont-elles rencontrées dans ta vie ?
 
J’ai étudié la philosophie à Paris jusqu’au master. Dès que je pouvais, je partais marcher longtemps, des jours entiers, des semaines, des mois parfois, en France et dans le monde. Sur les sentiers, j’avais l’impression de vivre des choses plus importantes que ce que j’apprenais à l’université. La marche permet d’oxygéniser toute la matière intellectuelle qu’on a accumulée, de la rendre vivante et concrète. Elle dynamise la pensée, favorise la rencontre, améliore le dialogue. Les balades philosophiques sont nées de ces impressions, en 2018. Mais je n’ai rien inventé, je n’ai fait que réactualiser une pratique qui date de l’Antiquité, au moment où les philosophes comme Aristote enseignaient en marchant avec leurs disciples. 
 
La montagne renforce-t-elle ce mécanisme ?
 
Ce que j’ai pu ressentir en marchant dans des endroits bien raides – ce que j’appelle du bouquetinage – c’est que ça muscle ma pensée. Toute la poussière, le gras d’une théorie fond face à une pente raide, au pied d’une face nord. Il ne reste que l’essentiel. J’ai aussi pu ressentir une sorte d’ivresse en montagne, permise par l’effort, l’élévation, et l’atmosphère très particulière dans laquelle on évolue. J’aime l’interpréter comme le signe du développement de notre être. Pour moi, c’est une sensation qui a à voir avec la volonté de puissance nietzschéenne ou le conatus de Spinoza : la joie que j’éprouve à monter est le signe que je persévère en mon être. Seulement, pour moi, cette croissance ne veut pas dire écrasement des autres. Car mon cœur s’ouvre en montagne, et je ne veux pas garder cette sensation pour moi. Je veux la mettre au service des autres, et de la nature autour de moi.
 
Qu’est-ce que la montagne a changé dans ta façon d’habiter le monde ?
 
La nature des montagnes, aussi sublime soit-elle, est passée de wilderness à espace de vie, milieu que nous transformons et qui nous transforme en retour. La sanctuarisation de la nature n’est pas une fin en soi, car elle rejoue la distinction nature-culture, qui est à l’origine de la crise climatique alors que ce n’est pas l’humain qui, à mon sens, est mauvais pour la nature, mais un système économique particulier -le capitalisme. Il s’agirait de tenter « de vivre du territoire », mais autant que possible « avec égards », pour reprendre les mots de Baptiste Morizot. 
 
En savoir plus:
 
Simon Parcot anime des randos-philo dans les Alpes.
Il est l’auteur de Le Bord du Monde est Vertical et Le Chant des Pentes (Le Mot et le reste, 2022 et 2024).
Il prépare un livre autobiographique sur les Écrins.

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