Le Chant des forêts, un succès qui en dit long
Depuis plusieurs années, les documentaires animaliers se hissent en haut de l’affiche. De plus en plus nombreux, ils séduisent un public fidèle et intergénérationnel. Alors que Le Chant des forêts de Vincent Munier vient de dépasser le million d’entrées en neuf semaines d’exploitation en France, il s’exporte aujourd’hui en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne. Nommé deux fois aux César, dans les catégories Meilleur Documentaire et Meilleur Son, il s’impose durablement dans les salles, en ville comme dans les campagnes. Cette réussite s’inscrit dans un contexte où, malgré le poids des blockbusters comme Zootopie 2 ou Avatar: The Way of Water au box-office français, un documentaire peut créer sa propre dynamique et fédérer.
Mercredi, en fin d’après-midi, sous une pluie fine, ils sont plusieurs dizaines à pousser les portes du cinéma. Des spectateurs seuls, des couples, des familles. À l’écran, les cimes des arbres occupent le cadre. Un plan lent, contemplatif. La forêt vosgienne est là depuis plusieurs minutes déjà. Dans le silence de la salle, la voix d’un enfant interroge l’adulte à côté de lui : « Il commence quand le film ? ». Le temps s’étire. Puis, presque imperceptiblement, l’émerveillement s’installe. Ce choix d’ouvrir par la lenteur n’est pas anodin, il installe d’emblée une autre temporalité que celle du divertissement classique.
Vincent Munier arpente la nature, appareil photo en main depuis l’adolescence. Pour son premier film, La Panthère des neiges (coréalisé avec Marie Amiguet), il s’était aventuré dans les contrées glacées de l’Himalaya. Cette fois, pas d’espèce mythique ni de compagnon d’expédition célèbre, il revient dans ses forêts natales, dans les Vosges.
Joint par téléphone, le réalisateur rentre tout juste d’une sortie sous la neige. Il est allé relever ses pièges photographiques, installés pour observer les lynx. Ce jour-là, il a aperçu un Autour des palombes, rapace discret des forêts de l’Est. Le contraste entre cette vie d’affût et l’engouement autour du film l’amuse. « C’est le grand écart entre cette vie-là et la promotion. Je ne parviens toujours pas à vraiment réaliser. Au début, on se disait que si on faisait la moitié des entrées de La Panthère des neiges, ce serait déjà formidable…C’est au-delà de nos espérances. »
Il reconnaît s’être senti attendu au tournant. Le film est plus intime, c’est son environnement, son père, son fils Simon. Une transmission discrète, presque pudique. « C’est comme une dette envers ceux qui n’ont pas eu cette chance, ceux qui sont nés dans les villes. » À ses yeux, l’émerveillement tient parfois à presque rien : un contre-jour, une lumière sur une herbe, un insecte immobile sous la neige. « Ce côté poétique et minimaliste, c’est vraiment ma patte photographique. On en a tous besoin, inconsciemment. » Cette esthétique constitue peut-être la clé du succès, dans un paysage audiovisuel saturé, le minimalisme devient une forme de radicalité.
Pour la journaliste cinéma Margaux Baralon, Le Chant des forêts relève d’« un refus du spectaculaire. Vincent Munier crée une ambiance avec presque rien. C’est onirique, comme dans un rêve… » Elle évoque un plaisir presque « scopophile », l’art de regarder. Les progrès technologiques permettent aujourd’hui d’approcher des animaux autrefois invisibles. Mais la prouesse technique ne suffit pas à expliquer l’adhésion. Ce que le public vient chercher ce n’est pas la performance, mais une expérience.
En 2005, La Marche de l’empereur de Luc Jacquet relevait déjà un pari audacieux : une heure et demie avec des manchots sur la banquise. Avant cela, Le Peuple migrateur de Jacques Perrin avait touché des millions de spectateurs. La fascination pour le vivant n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est le contexte. La faune et la flore ne sont plus seulement des sujets d’évasion : elles sont devenues des symboles fragiles. À l’heure des crises climatiques répétées et de l’effondrement de la biodiversité, regarder un animal à l’écran n’a plus la même neutralité.
Yann Arthus-Bertrand fut l’un des premiers à porter la question environnementale à grande échelle, mêlant images spectaculaires et plaidoyer écologique. En 2015, Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent dépassait le million d’entrées en proposant des solutions concrètes face à l’urgence climatique. Le succès de ces films montre que le public ne se détourne pas des sujets environnementaux, au contraire. Mais là où Demain adoptait une approche pédagogique et engagée, Le Chant des forêts choisit une autre voie, celle de la contemplation. Moins expliquer, moins convaincre, davantage faire ressentir. « Je suis un peu las de tous ces discours sur l’environnement… Là on est dans le sensoriel, le vibratoire, l’instinct. C’est thérapeutique. »
Margaux Baralon y voit le signe d’un contexte particulier, très anxiogène. « Beaucoup de films reflètent les tensions politiques et sociales actuelles. Ce sont des œuvres lourdes… » Si l’on veut poser son cerveau et apprécier ce que l’on voit, le documentaire animalier reste la valeur sûre. Mais réduire ce succès à une simple bulle d’oxygène serait sans doute insuffisant. Le propos n’est pas militant, et pourtant il l’est peut-être davantage qu’il n’y paraît. En filmant un monde qui fonctionne sans nous, le réalisateur rappelle en creux ce que notre présence dérègle.
Vincent Munier reste partagé : « Est-ce que ce n’est pas un signe qu’il y a un manque ? Que nous sommes une société malade ? On vit un peu en apnée. » Dans la forêt, rien ne s’impose. L’animal surgit quand il le décide. Le montage respecte cette temporalité. « Quand on laisse une part à l’imaginaire, la rencontre gagne en puissance. » Refuser de tout montrer, de tout commenter, c’est aussi refuser de saturer.
À la sortie de la séance, Louis, 16 ans, confie « se sentir tout petit » et avoir l’impression « de passer à côté de plein de choses ». Orso, 8 ans, se montre plus grave. Très attristé par le fait que certains animaux soient en voie de disparition. « Il faut pas trop acheter, pas trop consommer, pour pas polluer… » Pour d’autres, cela éveille des souvenirs. Bernadette, retraitée, se remémore ses week-ends en Sologne avec son mari « C’est comme une respiration, ça nous permet d’échapper un peu à la ville. » Ces réactions, très différentes, montrent que le film agit moins comme un manifeste que comme un miroir, chacun y projette sa propre inquiétude ou son propre désir.
Car derrière la contemplation affleure une question plus vaste : quelle place voulons-nous occuper ? Dans les images de Vincent Munier, l’homme n’est ni conquérant ni sauveur. Il observe. Il attend. Il compose avec le rythme du vivant. Il accepte de ne pas être au centre. Filmer ainsi, c’est déjà déplacer le regard. C’est suggérer que la nature n’est pas un décor ni une ressource, mais un monde autonome, complexe, qui n’a pas besoin de nous pour exister… et dont nous dépendons pourtant.
À voir
Le Chant des forêts, de Vincent Munier
Mots : Camille Balland
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