T2i & NouN « « En Guyane, auprès d’une partie des Afrodescendants, la transmission culturelle et la résistance parfois issues du marronnage est effacée et noyée sous le poids colonial »
Le 24/05/2026
Interview par Marion Bellal
Photos de T2i & NouN
En Guyane, la mère des eaux est nommée Manman Dilo et apparaît comme une figure mystique de femme racisée, puissante et redoutée. Alors que le toponyme Guyane signifie en langues arawak et wayana “terre d’eau abondante”, le duo d’artistes T2i & NouN imagine un monde où Manman Dilo serait vénérée, portant un message afrofuturiste écologique, via une exposition de plus de cinquante oeuvres, photographies, vidéos, sculptures, peintures, dessins animés et installations sonores. Ce dispositif artistique a été présenté, en partie, pour la première fois en Europe dans le cadre du festival Circulation(s).
Vous avez fondé une structure en Guyane, RVSD, diminutif de Riverside, pour monter des projets artistiques et notamment présenter cette exposition, Manman Dilo. Que cherchez-vous à y impulser ?
T2i : On veut être force de proposition, de manière à amener la culture dans des zones rurales amazoniennes quasiment inaccessibles, là où j’ai grandi, à Roura. Ça passe par des séminaires, par la production de tournées, de cinémas en plein air, de festivals… Toujours avec l’objectif de valoriser cet héritage afro-amazonien, de le défendre en Guyane, puis de le porter dans toutes les Amériques, et maintenant en Europe. Faire partie d’un festival de photographie contemporaine européenne avec ce morceau d’Amérique du Sud, d’Amazonie plus précisément, c’est une grande fierté, mais ça suscite aussi des interrogations. À plus de 7 000 kilomètres de l’hexagone, en quoi la Guyane, avec ses 40 langues parlées et ses peuples autochtones et afrodescendants, est-elle française et européenne ?
NouN : Bien sûr, ça nous interroge, parce qu’on a eu neuf étapes en Amérique du Sud avec l’exposition Manman Dilo, avant de la présenter pour la première fois en Europe. Et la réception a été bien plus évidente au Brésil par exemple, avec lesquels la Guyane partage une même culture du mysticisme. Dans cette exposition protéiforme, on propose d’imaginer un monde à la gloire de Manman Dilo, où l’eau serait célébrée et où cette figure mythologique insufflerait une meilleure considération du corps racisé féminin et des esthétiques guyanaises. Le but n’est pas de chambouler les Guyanais et leur vision majoritairement négative de Manman Dilo, mais de la questionner et de créer des possibilités de conversation.
Qu’est-ce qui vous a amené à monter ce projet artistique ensemble ?
T2i : On s’est rencontrés en travaillant dans le premier centre culturel de Paris dédié à la culture hip-hop, La Place. Après plusieurs années à collaborer ainsi, j’ai parlé à NouN de mon envie de rentrer en Guyane et d’y monter un projet culturel, l’art n’y étant que peu visible, d’autant plus dans la région dont je suis originaire.
NouN : J’ai tout de suite accepté. J’ai grandi en Île-de-France, mais j’ai été adoptée et j’ai des origines algériennes. T2i m’a amenée à travailler depuis le territoire guyanais sur des thématiques qui m’animaient déjà, ayant trait au colonialisme. Et ça fait désormais 7 ans qu’on vit entre les deux continents.
Ni l’un, ni l’autre, ne vient d’une famille du monde de l’art. Quels sont les médiums artistiques ou sociétaux qui vous ont permis d’accéder à ce milieu ?
NouN : J’ai toujours eu une fibre artistique, mais ce sont les conseils d’une professeure d’arts plastiques au collège qui ont été décisifs. J’ai intégré une filière arts plastiques dans un lycée spécialisé, à Sèvres (92), et je m’y suis révélée. C’est ce qui m’a maintenue dans un parcours scolaire et m’a ouvert des portes, dont celles de la section Art et Image, de l’artiste JR, à l’école Kourtrajmé, et c’est pour cette raison que je milite pour une meilleure reconnaissance des compétences créatives dans le parcours scolaires.
T2i : Pour moi, ça s’est fait par Internet. On est à la fin des années 2000 et je découvre le monde du hip hop, du skate-board, de tout ce qui est streetball, avec leur identité visuelle, leur univers artistique… J’y ai aussi choisi mon pseudonyme. Ma deuxième ouverture vers l’art, ce sont les visuels des cassettes VHS que mon grand frère ramenait chez nous. J’aimais observer la manière dont le film était résumé visuellement, comment la composition était effectuée… Ça me renvoyait aussi, par l’association de couleurs, au travail de couture de ma mère pour les costumes du carnaval.
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
T2i : Dans l’histoire afro-amazonienne ou les codes du hip-hop, ce qui m’inspire ce sont les dynamiques de résistance des opprimés, toutes ethnies confondues, tous pays confondus. En Guyane, auprès d’une partie des Afrodescendants, la transmission culturelle et la résistance parfois issues du marronnage est effacée et noyée sous le poids colonial. L’art tembé, par exemple, y est très peu visible, même dans les populations qui l’ont développé, les Afro-descendants de l’Ouest. Il faut dire aussi qu’il n’y a pas de centre d’art contemporain, pas de Frac… Cela rend difficile le recensement des artistes du territoire.
NouN : Forcément, ça résonne en moi, puisqu’il y a cette idée d’acculturation. À travers nos deux histoires personnelles, il y a celle de la France et du colonialisme. Comment peut-on s’approprier nos histoires lorsqu’on dispose de si peu d’éléments ? C’est pour cette raison qu’en Guyane, on travaille avec Annie-Claude Clovis, experte en mémoire orale. Dans certains territoires guyanais ou maghrébins, l’oral fait plus foi que l’écrit. Annie-Claude Clovis nous a transmis les récits récoltés auprès d’anciens Rouranais et nous avons ainsi essayé de comprendre… d’où venait cet imaginaire de crainte qui l’entoure, comment elle est devenue une figure utilisée pour faire peur aux plus petits qui s’approchent de l’eau.
Sur la photographie “Montée des eaux”, Manman Dilo apparaît entourée de détritus, sur “2055, après la crue”, elle enfourche un jet ski en pleine forêt… En quoi cette figure vous permet-elle de porter un message écologique ?
NouN : Quand nous étions en forêt pour la dernière fois, les eaux étaient si chaudes que des vagues de poissons morts remontaient à la surface. Ailleurs, la sécheresse était telle que des villages accessibles uniquement par le fleuve se sont retrouvés complètement enclavés. On ne peut pas rester insensible lorsqu’on est témoin de cela. Notre position est de montrer ce qu’il pourrait advenir si on ne fait rien, par exemple avec ce jet ski dans une zone qui ne lui est pas du tout dédiée. Ces absurdités pourraient devenir banales si on continue sur la même voie. On a d’ailleurs collaboré avec de nombreux enseignants en Guyane pour présenter l’exposition et leur permettre de parler en classe de la place de la femme, des mythologies locales, mais aussi d’écologie.
T2i : Notre engagement naît également d’un paradoxe, qui est qu’un projet artistique dans ce territoire francophone amazonien ne peut pas vivre très longtemps s’il n’est pas montré ailleurs. En tournée, on fait ainsi en sorte de centraliser les lieux d’exposition et de rester sur une plus longue période de temps ou de laisser des œuvres sur place en vue d’un prochain événement, afin de ne pas les transporter en avion pour quelques semaines seulement. À Roura, on vit comme si on était sur une île, tout doit être importé et exporté. On a donc mis un point d’honneur à être dans une dynamique de recyclage. On a, par exemple, travaillé à partir des chutes de bois de la scierie de mon oncle. Mais ce n’est pas un discours misérabiliste : le manque de moyen développe la créativité.
En savoir plus :
NouN est une artiste visuelle formée à la Sorbonne et à Kourtrajmé, évoluant entre Paris et la Guyane. Dans ses travaux, elle explore les notions d’identités, de corps et de regard décolonial.
T2i est un rappeur, graphiste et réalisateur basé en Guyane. Il a construit un univers visuel et musical singulier nourri de culture afro-amazonienne.
Au sein de leur duo, les deux artistes font dialoguer leurs pratiques respectives : Manmandilo
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