Voyou : « Je n’aime même pas le mot engagé. Quand on parle de Gaza, par exemple, ce n’est pas une question d’engagement, c’est juste du bon sens, de l’humanité » 

C’est dans son studio à Pantin que nous avons rencontré Thibaud Vanhooland, alias Voyou. Un studio aux allures de bric-à-brac mélodique, entre les guitares, le piano, le saxophone, des vinyles entassés et des photos souvenirs.

Voyou a commencé la musique très tôt. Dès l’enfance, il jouait du jazz avec ses amis dans la rue l’été « C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’on pouvait faire de la musique en dehors du cadre du conservatoire, sans partitions, et qu’on pouvait inventer des choses.»

Le bac en poche, il se lance pleinement dans une carrière de musicien, accompagnant divers groupes en tournée. En parallèle, il explore la création musicale en solo grâce à un vieux PC hérité de son père, sur lequel il découvre les premières versions de Cubase.« C’était à la fois génial et totalement imbitable », raconte-t-il en riant. « La musique que je faisais dessus était aussi incompréhensible que le logiciel, mais je pouvais créer seul, dans ma chambre. » Petit à petit, il se met à écrire ses propres chansons. Et lorsque les tournées s’essoufflent; il publie un premier titre :« Je me suis dit que c’était le moment de sortir mes propres morceaux et de créer du travail par moi-même.»

Il s’envole alors pour le Canada afin de composer, loin de Nantes et de ses repères. Ce changement d’air porte ses fruits : alors qu’il est encore à l’étranger, un programmateur nantais le contacte pour lui proposer une première partie d’un festival, aux côtés du groupe Bagarre. Sa proximité humaine et artistique avec le groupe l’ancre rapidement dans un nouveau cercle : celui du label Entreprise, qui défend alors une scène émergente française en pleine effervescence. Aux côtés de Grand Blanc, Fishbach, ou encore Moodoïd, Voyou s’inscrit dans une génération post-Fauve et La Femme, plus indé, plus abrasive parfois, mais toujours curieuse et libre. Cette indépendance artistique, Voyou la cultive avec soin : il compose, écrit, et enregistre une large partie de ses morceaux lui-même. Une démarche artisanale qu’il revendique, loin des carcans commerciaux. Ce que Voyou s’efforce de mettre en lumière, c’est l’ambiguïté croissante entre création artistique et logiques de pouvoir économique. Pour lui, l’engagement ne se résume pas à une posture : il renvoie à des questions fondamentales, presque évidentes.

« Je n’aime même pas le mot engagé. Quand on parle de Gaza, par exemple, ce n’est pas une question d’engagement, c’est juste du bon sens, de l’humanité » 

Pourtant, prendre position publiquement est devenu de plus en plus difficile. Voyou évoque un paysage culturel verrouillé, où une majorité d’artistes sont signés chez Universal, propriété du groupe Vivendi, lui-même contrôlé par Vincent Bolloré. « Il y a un arrière-plan idéologique, une influence, même si elle est subtile », déplore-t-il. Aujourd’hui, certains lieux de diffusion imposent à leurs invités des clauses contractuelles interdisant les prises de parole jugées sensibles. « On commence légalement à empêcher les artistes de s’exprimer. » Résultat : un climat de silence, particulièrement perceptible lors des dernières échéances électorales. « J’ai trouvé qu’il y avait peu de réactions, peu de voix qui s’élevaient, notamment entre les deux tours des législatives ou avant les européennes. » Voyou le constate : les artistes de pop ou de variété sont souvent contraints au silence. Prendre position peut nuire. Faut-il se taire pour ne pas diviser ? Voyou, lui, a tranché. « Je dis les choses qui me heurtent. Je n’ai pas la prétention de changer quoi que ce soit, mais je ne me vois pas utiliser ma visibilité pour simplement poster des photos de moi avec des cocktails. » Avec une forme de sincérité désarmante, il conclut : « Chacun fait comme il peut, comme il veut, comme il sent. Mais moi, je ne peux pas faire comme si de rien n’était. » 

« Écrire sur la nature, c’est ma façon de ne pas la perdre de vue »

Chez Voyou, la nature n’est pas seulement un motif poétique : c’est un ancrage, une boussole intime dans un monde qui en manque cruellement. Elle traverse ses chansons comme une ligne de fuite vers l’essentiel, un fil tendu entre l’enfance et l’âge adulte, entre le calme végétal et la frénésie urbaine. Depuis son installation à Paris, l’artiste ressent un éloignement croissant du vivant. L’excitation de la ville, ses lumières et ses tentations, ont parfois éclipsé en lui le souvenir même des oiseaux, des insectes, des cycles de la terre. « En parler dans mes chansons, c’est une manière de me reconnecter à tout ça. » Car cette connexion est ancienne, enracinée dans son enfance dans le Nord-Pas-de-Calais, où il a grandi en banlieue, avec un jardin comme terrain d’éveil. « Ce n’était pas grand-chose, mais ça me permettait de voir des fourmis, des vers de terre, de comprendre le rythme des saisons, le temps que met une fleur à pousser. » 

Aujourd’hui, il constate à quel point ce lien au temps naturel s’est distendu. Dans les villes, mais aussi dans les habitudes de consommation et dans l’imaginaire collectif. « On ne sait plus vraiment ce qui pousse à quelle saison. Le muguet, oui, à force de tradition, mais le reste ? Tout est flou. On voit des images toute la journée sans jamais savoir à quel moment de l’année elles ont été prises. » Une confusion généralisée qui affecte jusqu’au corps, au rythme de vie, à la sensation d’être à sa place dans le monde. Alors, l’écriture devient un refuge. Et surtout, une stratégie : pour ralentir, pour s’éloigner, pour se réajuster. « Écrire sur la nature, ça m’a forcé à y retourner, à y passer vraiment du temps. Pas juste un week-end à la campagne pour dire “ah comme c’est joli”, mais de vivre un cycle entier, comme observer des oiseaux faire leur nid et voir les oisillons éclore. Ça demande du temps long. » 

Ce temps, pourtant, devient un luxe. Car la vie d’artiste impose souvent l’inverse : la ville, les tournées, les transports, les hôtels, les échéances. C’est pourquoi il attend avec impatience sa prochaine période d’écriture : « Je vais pouvoir me reconnecter à tout ça. Parce que là, franchement, je suis complètement à la masse. » 

« Ce qui est excitant, c’est de toujours apprendre. »

Sa fille, née il y a quelques mois, apporte chaque jour son lot de découvertes : une nouvelle aptitude, une case qui s’ouvre, un geste maîtrisé, et avec elles, une émotion nouvelle. « Voir un enfant attraper un objet pour la première fois, c’est assister à une révolution minuscule mais immense. » Ce regard émerveillé sur l’apprentissage résonne dans sa propre façon d’envisager la création. Car le vrai danger, pour lui, ce serait de penser qu’on sait déjà tout. 

En musique comme ailleurs, il cherche sans cesse de nouvelles manières de comprendre, de faire, de raconter. Et refuse de se reposer sur des recettes qui fonctionnent. Voyou s’implique pleinement dans tout ce qui touche à l’esthétique de ses projets. « J’adore ça. Après des mois à faire de la musique, plonger dans l’image, c’est rafraîchissant. » Certaines pochettes sont entièrement de sa main, et il réalise lui-même les collages, animations ou vidéos qu’il poste sur ses réseaux. Sa patte se retrouve dans ce goût pour le fait main, l’imparfait assumé. Il collabore avec des artistes visuels comme Lila Poppins, avec qui il partage cette attention aux détails, à la matière, au temps passé sur une image. « J’aime bien les choses qui prennent du temps à faire. » 

Il y a aussi cette autre part de lui qui rêve d’horizons créatifs différents. « J’aimerais bien faire un film. J’ai une BD en cours, un scénario qui traîne quelque part. Mais à chaque fois, la musique me rattrape. » L’écriture ou le dessin deviennent alors des bulles d’air, des espaces où il peut redevenir « un enfant qui ne sait rien faire », et donc tout réinventer. Ce va-et-vient constant entre les disciplines nourrit l’essentiel : son envie de faire, sans calcul. « Il n’y a que quand tu arrêtes de te poser des questions que tu fais des choses vraiment intéressantes. » Et c’est peut-être là, justement, que tout commence. 

VOYOU

Musicien, auteur‑compositeur‑interprète
Label Entreprise
Traits : Poétique, autodidacte, sensible, mélancolique-joyeux

DERNIER ALBUM

Henri Salvador est un Voyou (2025)

 

Mots : Margot Bakan
Photographies : Alizée Bauer pour Hum Média 

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Voyou dans son studio d’enregistrement à Pantin. Photo © Alizée Bauer pour Hum Média
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