Capucine Lebeau « Les fleurs sont comme les fruits et légumes: elles ont une saisonnalité. »

Le 16/04/2026
Interview par Émilie Laystary 
Photos de François Ollivier
 
Capucine Lebeau et Harmony Touguet - photo Lucas Cerri  (©)
Pour comprendre le marché international de la fleur, un épisode historique est particulièrement éclairant : celui de la tulipomania. Au XVIIe siècle, alors que la bourgeoisie hollandaise se prend de passion pour les jardins de Constantinople, des commerçants font venir de l’Empire ottoman des bâteaux remplis de bulbes de tulipes afin de les revendre à prix d’or. Cette tulipomania dit beaucoup de la fascination exotique pour des fleurs connotant l’ailleurs et le poids économique de cette désirabilité à l’échelle planétaire. Dans l’économie globalisée, c’est aussi la première bulle spéculative de l’Histoire. 
 
Depuis, le marché de la fleur n’a pas cessé de s’internationaliser. 9  fleurs sur 10 produites à l’étranger passent actuellement par FloraHolland, le plus grand importateur du monde, que l’on surnomme le « Wall Street des fleurs ». Mais depuis quelques années, un mouvement pour des fleurs éco-responsables entend remettre un peu de bon sens. Entretien avec Capucine Lebeau, fleuriste de Ziggy (Marseille), où elle défend une vision locale et de saison des fleurs, aux côtés de son associée Harmony Touguet.
 
On a en tête la saisonnalité des fruits et légumes, mais on apprend de plus en plus que ce principe concerne bien d’autres biens de consommation, par exemple les fromages ou encore les fleurs…
 
C’est vrai. Au même titre que les fruits et légumes, les fleurs sont des produits de la terre. Respecter leur saisonnalité, c’est comprendre qu’elles poussent bien dans certains sols et durant certaines saisons. Il y a quelque chose de philosophique et de poétique dans l’idée de savoir attendre une fleur, en profiter puis lui dire au revoir. On sait qu’on la retrouvera l’année d’après.

 

En plus de cette dimension écologique, y-a-t-il également un volet social à prendre en compte dans la chaîne de production des fleurs ? On pense par exemple aux roses du Kenya.
 
On vit actuellement dans un monde qui nous a donné l’habitude d’avoir des fleurs toute l’année et en grande quantité. Aux Pays-Bas, le marché aux fleurs d’Aalsmeer est le plus grand marché aux fleurs du monde [NDLR, environ 20 millions de fleurs y sont vendues chaque jour]. On a en tête que ce pays est un énorme producteur, avec des kilomètres et des kilomètres carrés de serres fonctionnant 24h/24. Mais c’est aussi un pays qui importe beaucoup, notamment auprès de l’Amérique latine et de l’Afrique subsaharienne. Or, en Équateur ou encore au Kenya, les conditions de travail ne sont pas encadrées. Les travailleurs et travailleuses sont exposés à des produits phytosanitaires qui ne sont pas autorisés en Europe. En l’absence de législation et de traçabilité, ces fleurs arrivent quand même en Europe sans qu’on ne se préoccupe du sort des personnes qui ont travaillé à leur contact. Ces personnes sont d’ailleurs majoritairement des femmes. Il y a un vrai sujet autour de la santé des femmes du secteur des fleurs !
 
En plus de la saisonnalité, vous défendez chez Ziggy une approche locale des fleurs. Pourquoi est-ce important, selon vous ?
 
Cette échelle territoriale nous tient beaucoup à cœur : pourquoi faire venir de loin des fleurs alors qu’on en a de si belles autour de nous ? En travaillant à Marseille, nous avons la chance de nous trouver dans le premier bassin de production de France. Les fleurs y sont incroyables. Quand j’ai fait ma reconversion à l’école des fleuristes de Paris il y a 5 ans et demi, je posais beaucoup de questions au sujet de l’approvisionnement des fleurs. Je me souviens d’un intervenant un peu vieille école qui nous disait : « si un client demande des roses blanches, il faut pouvoir lui vendre des roses blanches ! » Heureusement, je crois que les organismes de formation ont un peu évolué sur la question, ces dernières années…
 
Que faisiez-vous avant Ziggy ? 
 
Harmony était dans la culture et travaillait à la Gaité Lyrique à Paris. De mon côté, je travaillais pour le média Usbek & Rica en tant que chargée de projets.
 
Comment travaillez-vous pour faire votre sélection ?

 

C’est un travail de longue haleine. Chaque année depuis 4 ans, nous réfléchissons aux fleurs que nous voulons défendre et à de noubeaux moyens de nous approvisionner. Au MIN de Marseille, le Marché Marseille Méditerranée, nous sommes en lien avec un grossiste qui travaille la fleur locale. Il y a aussi le SICA de Hyères, deuxième plus gros marché de fleurs après Rungis. De manière générale, nos producteurs de plantes se situent entre Toulon et Hyères. Nous allons les voir une fois par semaine pour remplir la camionnette. En l’absence de chambre froide, avoir des fleurs fraîches suppose travailler en flux tendu. Notre rythme se base donc sur trois arrivages par semaine, les mardi, mercredi et vendredi.
 
 
Quelle est votre grande fleur du moment ?
 
En ce moment, c’est la première semaine de la pivoine. C’est une fleur cultivée en abondance dans le sud de la France. La pivoine de Provence est achetée partout dans le monde. Nos fournisseurs en envoient à New York où elles se vendent 20 dollars la tige ! Il y a une vraie frénésie autour de ses fleurs. Dans la boutique, on entend à longueur de journée « ce sont mes fleurs préférées ».
 
Comment peut-on expliquer cette passion collective pour les pivoines ? Et que penses-tu de ce phénomène ?
 
Tout part apparemment d’une grande tendance en Chine, avec un effet de mode qui ne faiblit pas. On associe aujourd’hui ça à la fête des mères, au printemps et aux mariages en terra cotta. La saison des pivoines n’est pas très longue alors il y a une vraie ruée vers l’or de ces boutons roses ! Cet enthousiasme s’explique bien sûr par la beauté de cette fleur, qui est magnifique et a un côté très généreux, avec son gros cœur et ses couleurs qui évoluent. Mais parfois, cet engouement me laisse un peu perplexe : je me dis aussi qu’il y a tant d’autres fleurs qui méritent elles aussi d’être découvertes.
 
Sur les étals des marchés, on quitte peu à peu les choux et les courges. Avez-vous également l’impression de sortir de certaines fleurs d’hiver ?

 

Il y a en ce moment un vrai basculement de saison. La saison des tulipes vient de se terminer. C’est une fleur un peu sous-cotée : on connaît peu de variétés alors qu’il en existe des centaines. Entre Toulon et Carqueiranne, il y en a de très belles. C’est aussi la fin des autres fleurs d’hiver telles que les anémones et les renoncules. Je suis aussi contente qu’elles s’en aillent pour en accueillir de nouvelles !
 
Comment décririez-vous votre manière de travailler le bouquet ?

 

En tant que commerçante, on commence toujours par demander ce que les clients veulent. On est guidés par cette contrainte, qui nous donne une ligne directrice. Mais notre touche à nous, c’est toujours celle-ci : arranger les couleurs et les formes ! On accorde une très grande importance à la couleur. Il nous arrive de faire des bouquets d’un seul camaïeu de couleur ou à l’inverse, de jouer sur des contrastes marquées. Notre envie, c’est de s’éloigner des bouquets tout ronds et compacts, qui ne mettent pas en valeur la singularité des fleurs. Chez Ziggy, on aime quand le bouquet forme un mouvement, quand il est déstructuré et aérien, afin que chaque fleur ait la place de s’exprimer.
 
Peut-on parler d’un mouvement général, en France, autour des fleurs éco-responsables, notamment porté par des fleuristes engagés ? Un peu à l’image du pain au levain, porté par une génération d’artisans boulangers soucieux de faire autrement ?
 
En France depuis quelques années, un collectif de la fleur française a entrepris de répertorier les producteur.rices, fleuristes et grossistes engagés dans une démarche pour une fleur plus propre. C’est très enthousiasmant de voir qu’on est des centaines de participants aux AG. À l’international, il y a également un mouvement Slow Flower [NDLR, né aux États-Unis en 2008] qui prône une fleur plus vertueuse.
 
Plus largement, que penser de l’habitude d’avoir des fleurs coupées chez soi, d’un point de vue écologique ?
 
C’est une question qui m’a beaucoup traversée, au moment de ma reconversion : est-il juste d’utiliser de la terre pour faire pousser des fleurs qu’on va ensuite couper ? Après tout, un bouquet ne répond pas à une nécessité de se nourrir ou de se loger. Un bouquet, c’est seulement du beau… Mais je pense en fait que nous avons réellement besoin de nous entourer de beau. Que le beau nous fait du bien. Et qu’il faut donc se donner des moyens de mettre du beau dans notre quotidien, du beau aussi éthique que possible. Alors bien sûr, il y a des alternatives aux fleurs coupées. On peut aussi mettre des plantes et des fleurs en pot. Et pour toutes les autres fois où l’on souhaite offrir ou s’offrir un bouquet, on peut se tourner vers des fleuristes engagé.es.
 

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