Alexandre Steiger « La tendresse est un geste punk »
Pour son premier long-métrage, L’Écologie des sentiments, Alexandre Steiger fait se rencontrer un réceptionniste rêveur et une militante de la cause animale à cran. De leur collision naît une comédie romantique réjouissante, où prendre soin de l’autre devient le plus doux des gestes engagés.
Le 02/07/2026
Interview par Jessica Bros
À l’écran, un hôtel délicieusement désuet. C’est là que Félix (Andranic Manet), un jeune homme timide dont le monde intérieur semble plus vaste que le hall de réception qu’il occupe, voit débarquer Lola (Salomé Rose Stein). Elle est militante, elle est en colère, elle est habitée par l’urgence de l’époque. Lui semble flotter hors du temps. De cette rencontre improbable naît un film qui, sous ses airs de marivaudage Nouvelle Vague, esquisse l’écologie du lien.
Formé à l’école du théâtre avec les Chiens de Navarre, Alexandre Steiger signe avec L’Écologie des sentiments (en salles le 8 juillet) une œuvre singulière, bricolée avec une économie de moyens qui rappelle la liberté des années 60. Un film où l’on parle beaucoup, où l’on fume peut-être trop, mais où l’on cherche surtout à se « côtoyer » sans se dominer.
Ton film s’appelle L’Écologie des sentiments. Pourtant, tu précises d’emblée que ce n’est pas un « film à thèse » sur l’environnement. Que mets-tu derrière ce titre ?
Le titre est venu d’une envie de rassembler deux mondes qui, aujourd’hui, ne peuvent plus être séparés : l’intime et le politique. Pendant longtemps, on a pu croire qu’on pouvait vivre des relations amoureuses en faisant abstraction du monde extérieur. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Le positionnement par rapport au monde, à l’altérité, s’invite jusque dans nos chambres à coucher.
Pour moi, l’écologie des sentiments, c’est le soin porté à l’autre, à soi, et le refus de la « consommation » des gens. On parle beaucoup de traçabilité pour nos légumes, mais qu’en est-il de la traçabilité de nos émotions ? On consomme les êtres comme on consomme des produits. Je voulais filmer une relation horizontale, égalitaire, où l’on s’apprivoise sans vouloir posséder l’autre. C’est une forme de gratuité qui, dans un monde régi par la performance et l’efficacité, devient profondément radicale. Presque punk.
Lola est une activiste, Félix est un rêveur introverti. Pourquoi avoir choisi ce duo pour explorer ces questions ?
Je voulais inverser les clichés. Dans le cinéma de Jean-Luc Godard, comme dans Masculin Féminin, (NDRL : film sorti en mars 1966) c’est souvent le garçon qui porte le discours politique sérieux et la fille qui est dans la légèreté. Aujourd’hui, c’est l’inverse. La conscience politique est portée avec une force incroyable par les jeunes femmes. Lola incarne cette génération concernée, habitée par une colère légitime.
Félix, lui, semble ailleurs, mais son « inutilité » est aussi une forme de résistance. Dans notre société, on nous demande tout le temps d’être rentables, utiles. Moi, je milite pour les espaces morts, pour les choses qui ne servent à rien. C’est là que réside la poésie. Faire se rencontrer une guêpe et un agriculteur, et voir comment ils arrivent à vivre ensemble, c’est ça le projet du film.
Comment s’est passé ton processus d’écriture pour ce film ?
J’essayais de monter d’autres films qui ne se faisaient pas – c’est un peu ma spécialité, j’ai une quarantaine de films dans ma tête ! J’ai écrit celui-là d’un jet, en réaction, parce que je voulais une forme plus légère.
Dès que j’ai trouvé cet hôtel rouge, il est devenu un personnage principal. Le fait d’avoir un lieu unique m’a permis de concentrer les idées. J’ai réécrit en approche du tournage, mais l’essentiel était là. J’aime l’idée que l’écriture ne s’arrête jamais, elle continue sur le plateau et au montage. C’est un processus de réinvention permanente avec l’équipe.
Le film a été tourné rapidement avec un budget très serré. Est-ce que cette « pauvreté » de moyens a influencé l’esthétique du film ?
Complètement. On l’a fait avec le budget « bouteilles d’eau » d’une grosse production ! Mais il y a une vertu dans la crise. Quand tu n’as pas d’argent, tu es obligé de trouver des idées, de filmer différemment, d’aller vite. On a tourné dans un lieu unique, cet hôtel rouge qu’on a trouvé par hasard et qui est devenu un personnage à part entière.
Cette économie de moyens nous rapproche, malgré nous, de la Nouvelle Vague. Les cinéastes des années 60 tournaient dans la rue parce qu’ils étaient en rupture avec les studios. Nous, on subit un peu plus cette précarité, mais on essaie d’en faire une force de liberté. Je voulais que le film soit élégant, que la pauvreté ne se voie pas, par politesse pour le spectateur. Comme arriver à l’école avec une chemise bien repassée alors qu’on n’a pas de chauffage chez soi.
Tu parles de la « tendresse » comme d’un refuge. Est-ce que c’est ton manifeste pour l’époque ?
On vit dans un monde où la force, le cynisme et la réussite sont constamment récompensés. Dans ce contexte, mettre en avant la bonté, la naïveté ou la douceur, c’est un acte de résistance. L’amour est paradoxalement devenu explosif parce qu’il engage vraiment. Françoise Sagan disait qu’on pouvait ressortir intact d’un lit avec six personnes, mais qu’en tombant amoureux, on prenait un risque considérable.
Je crois que la sentimentalité est devenue marginale. Explorer cette marginalité, c’est ma façon d’être engagé. Mon film n’est pas une leçon de morale. C’est juste une tentative de montrer que le soin et l’attention à l’autre sont des outils pour transformer notre regard.
Tu te considères comme une personne engagée ?
Très honnêtement, je ne me sens pas du tout assez engagé, et c’est presque honteux. Mais je pense qu’il y a plein de manières d’agir. Choisir un métier qui défend l’inutilité face à l’efficacité, c’est déjà une forme de militantisme. Être « récessif » dans ses besoins, dans sa consommation, dans son désir de domination, c’est ma façon de me positionner.
Mon film ne donne pas de leçons, il essaie juste de montrer que le soin et l’attention à l’autre sont des outils pour transformer notre regard sur le monde.
L’Écologie des sentiments, d’Alexandre Steiger,
avec Andranic Manet, Salomé Rose Stein et Abraham Wapler.
En salle le 8 juillet.
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- Tags : cinema, film, Écologie et art, résistance
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