Aria Sene « La douceur n’est pas mon état naturel : c’est une décision »
Chez elle, la chose culinaire est un médium artistique pour explorer les thématiques de la transmission, de la nostalgie et du kitsch. Celle qui tient Douce Studio revendique la douceur comme empathie viscérale pour les luttes des personnes minorisées. Et la plasticité d’une assiette comme lieu de piratage des codes de la grande gastronomie.
Le 05/08/2026
Interview par Émilie Laystary
Des pièces montées au charme désuet, des assiettes pensées comme des tableaux, des couleurs vives qui se répondent d’un bout à l’autre d’un plateau, des matières texturées qui rappellent à l’œil la matérialité plastique de ce qui se mange… Avant de se manger, ton travail culinaire accroche le regard. Comment décrirais-tu ce qui t’amuse en cuisine ?
Ce qui m’amuse, c’est le contraste entre la candeur du visuel et l’intensité de la bouchée. J’aime utiliser la nourriture comme une matière plastique, jouer avec des esthétiques désuètes et des couleurs vibrantes pour désamorcer la rigidité de la cuisine. Au premier regard, l’assiette invoque la nostalgie et la consolation. C’est un piège doux car l’œil baisse la garde face à tant de tendresse, ce qui permet ensuite aux saveurs de venir réveiller le corps.
Cuisinière, artiste… Sous quel vocable te reconnais-tu le mieux, et pourquoi ?
Artiste, sans aucune hésitation. J’ai le diplôme ainsi qu’une technique et une rigueur que j’affine, mais le cadre traditionnel de la cuisine est trop étroit. Me définir comme artiste me permet de ne correspondre à aucun moule. Je traite la nourriture comme un médium plastique : une matière vivante, éphémère et comestible, mais ma pratique refuse de s’y enfermer. Ma seule condition non négociable, c’est la carte blanche. La cuisine reste mon médium d’expression principal, mais elle reste un médium parmi d’autres : la liberté d’en explorer d’autres lorsque le propos l’exige sera toujours ce qu’il y a de plus important.
Quel est le parcours qui t’a menée jusqu’à la cuisine aujourd’hui ?
Mon parcours est une traversée du réel. J’ai d’abord étudié les mots, les lettres et le journalisme avant de faire un grand saut précaire de dix ans dans le quotidien de la restauration. J’ai connu le métier dans toute sa physicalité : la plonge, le service, puis la gestion d’établissement. Je suis passée en cuisine par nécessité, pour pallier un manque d’effectifs et ce qui devait être une urgence est devenu mon médium. J’ai scellé cette pratique de terrain en passant mon CAP en candidate libre pendant le confinement après une immersion d’un an au cœur du terroir du Périgord noir.
Qu’est-ce que ce médium te permet de travailler ?
Ce médium me permet de faire de l’alchimie pure : prendre des matières abstraites ou lourdes telles que le deuil, la colère, la nostalgie ou le souvenir et les matérialiser pour les rendre comestibles. La nourriture fait tomber les armures beaucoup plus vite que les mots. Il m’offre la liberté d’instaurer un dialogue intime et immédiat avec l’autre sans avoir à passer par la théorie. C’est un vecteur d’empathie d’une puissance absolue : il me permet de nourrir autant qu’il me permet de guérir. Il y a aussi la notion de piratage qui m’offre la possibilité de m’approprier et de tordre les codes de la grande gastronomie française d’antan. Le classicisme, les pièces montées, les dressages opulents. C’est tout un monde et une imagerie où socialement et historiquement, je n’aurais jamais eu ma place. Maîtriser ces codes bourgeois pour les réinventer, c’est mon cheval de Troie. C’est une manière de hacker le système de l’intérieur et de m’imposer à une table qui n’avait pas été dressée pour moi !
Depuis quelques années, les métiers dits du food design ont le vent en poupe, à la faveur de collaborations entre le monde de la gastronomie et d’autres univers créatifs (tels que la mode et l’architecture). Que penses-tu de ces nouveaux dialogues ?
Ces dialogues sont passionnants : ma cuisine est la première à s’inspirer des lignes de l’architecture ou de la structure de la mode. Mais le « food design » est devenu un mot-valise. Il est trop souvent réduit à un simple décorum esthétique pour des univers saturés d’opulence et de classicisme, où l’image prime finalement sur le sens.
Quand la réflexion sur le contenant et le contenu s’efface et qu’on oublie de faire passer le bon avant le beau, le design culinaire devient un simple gadget. J’ai pu participer à ces logiques par le passé, mais j’en suis revenue. Avoir une pratique artistique libre, c’est refuser ce vernis conformiste pour imposer ses propres exigences : de l’éthique, de la conscience et un alignement intérieur absolu. Do not conform.
Comment décrirais-tu très concrètement ton travail ? À quoi ressemblent aujourd’hui ton quotidien d’indépendante, entre tes missions, tes prestations et tes résidences ?
Très concrètement, mon travail alterne entre l’immersion sur le terrain et de longues phases d’incubation. La création culinaire exige un cadre rassurant : c’est pourquoi toute ma R&D se déroule à domicile, dans mon atelier en sous-sol. C’est mon ancrage. Ma pratique est profondément pluridisciplinaire. En une seule journée, je peux passer d’un essai technique en cuisine à une plongée dans mes livres d’art ou l’analyse d’un film pour nourrir le concept d’une carte. J’ai des impératifs et des livrables stricts, mais ma manière d’y arriver est organique : je laisse l’histoire, le visuel et le goût s’additionner pour créer du sens.
Avec ton nom de studio, tu convoques l’idée de douceur. Tu précises que cette douceur est un choix, un parti pris puissant. Peux-tu nous expliquer cela ?
La douceur n’est pas mon état naturel : c’est une décision. Je ne suis ni douce, ni une « gentille fille », et mon travail naît d’une émotion brute et dense : la colère. Celle qu’on exige des femmes qu’elles étouffent, alors même que ravaler sa rage finit toujours par empoisonner le monde.
Ma douceur vient plutôt d’une empathie viscérale pour les luttes et les corps invisibilisés. Le cœur de ma démarche est purement alchimique : prendre cette charge explosive et la métamorphoser par la cuisine. Transformer la violence du monde en un geste de soin d’une radicalité tendre ; voilà ce que permet l’acte de nourrir, et c’est ce qui me tient debout au quotidien. J’ai un baluchon rempli de pierres en travertin et d’armes, mais je décide chaque jour de ne pas les sortir car je suis convaincue que la bonté en est aussi une.
Tu dis travailler depuis les matériaux que sont le souvenir, la nostalgie ou encore le kitsch. En quoi ces points de départ t’inspirent-ils jour après jour ?
Le kitsch a d’abord été une intuition visuelle avant de devenir un terrain de résistance. La séparation entre le « bon » et le « mauvais » goût est une pure frontière de classe. Revenir au kitsch, c’est interroger le classicisme et l’élitisme qui régissent l’art et la gastronomie.
Là où Milan Kundera voyait dans le kitsch une fuite du réel, j’y vois une mécanique de survie. Le maximalisme est l’esthétique du réconfort : c’est l’abondance et la poésie du pauvre, c’est ce qui permet de remettre de la vie et de la chaleur et de la mémoire dans des intérieurs modestes face à la dureté d’un dehors d’une austérité irrespirable. C’est un patrimoine affectif qui me parle d’une manière viscérale et intensément personnelle. Travailler la nostalgie et le kitsch aujourd’hui, c’est honorer cette beauté populaire et en faire un matériau noble à part entière.
Tu as récemment pris la parole pour rendre hommage à ta mère. Peux-tu nous redire ici quelques mots à son propos ?
Je suis issue d’une famille monoparentale. Ma grand-mère couturière et institutrice, mon grand-père diplomate. Après des études de droit et un parcours entre la France et l’Italie, ma mère s’est installée dans le Sud-Ouest. Elle a eu plusieurs restaurants et a tenu des bars de village, ces cercles coincés entre la poste et l’église dans des bourgades de 200 habitants.
Cet hommage est politique, parce que personne d’autre ne le fera à sa place. J’ai eu une enfance solitaire mais profondément riche : elle a comblé ses absences par toute la culture dont j’avais soif. C’est une femme de poigne. Tenir un restaurant là où on ne vous attend pas, surtout en tant que femme noire dans la France rurale, c’est un défi immense. Je l’ai vue se battre pour deux et défendre son lieu comme si sa vie en dépendait. Être féministe dans des environnements où l’intersectionnalité est un concept inconnu, c’est d’autant plus douloureux. Je l’ai vue refuser de servir Bertrand Cantat lors d’un festival. Je l’ai vue défendre une femme battue dans l’enceinte de notre restaurant en assénant un coup de boule à son bourreau. Ce sont des vies qui vous forgent. Elles vous font comprendre qu’il ne s’agit jamais de trouver sa place, mais d’aller la chercher. C’est son héritage et je l’en remercie : ce sont ces valeurs qui façonnent ce que j’aime appeler des colonnes vertébrales indéboulonnables.
Depuis ton point de vue de femme racisée, comment perçois-tu aujourd’hui le grand spectacle de la gastronomie, ses représentations et son fonctionnement ? Penses-tu que les voix des personnes minorisées sont davantage entendues ou estimes-tu qu’elles demeurent encore plutôt marginalisées ?
C’est l’illusion de la diversité. La gastronomie adore se donner le bon rôle, mais l’inclusivité y reste un vernis. Beaucoup aiment afficher une posture progressiste sans jamais entamer le moindre travail de déconstruction, ni remettre en cause leurs privilèges. Les structures d’oppression s’y reproduisent à l’identique. Pourquoi est-ce qu’un plat vietnamien coûte moins cher qu’un plat de pâtes ?
Mais j’ai choisi de ne plus porter la charge mentale de réparer ce milieu. Ma réponse à cette assignation, c’est ma pratique. Qu’on cherche à m’enfermer dans de la cuisine « africaine » sous prétexte que je suis une femme noire montre à quel point les esprits sont étriqués. Rien ne me réjouit plus que d’arriver dans des bastions de la gastronomie traditionnelle et de créer une rupture mentale en imposant mon terroir du Sud-Ouest. Les gens projettent continuellement ce que je devrais être selon eux ; moi, je viens imposer ma liberté d’artiste. La vie est déjà assez rude pour se laisser considérer comme un Token.
Il y a un droit fondamental qu’on refuse systématiquement aux femmes racisées : le droit à l’erreur et à la médiocrité. On exige de nous une perfection constante pour tolérer notre présence, là où les dominants ont le privilège de rater ou d’être moyens en toute impunité. Revendiquer le droit d’être imparfaite, et d’échouer parfois, c’est refuser de porter la charge mentale de l’excellence absolue. Je perçois la notion d’échec comme un moteur puissant. C’est un acte de pure libération.
Quels sont tes projets en cours ou à venir ?
Actuellement, je suis à Marseille tout le mois d’août pour cuisiner et y rencontrer des cerveaux de cuisine brillants. Ensuite, la rentrée s’articulera entre des performances dans l’art contemporain : une pratique plastique des arts de la table avec des biomatériaux revalorisés, des missions pour le compte d’identités de marque. Sans compter la finalisation de dossiers pour des résidences de recherche, avec un travail centré notamment sur la dimension politique du sucre et de la colonisation. Et en fil conducteur de tout ça : continuer de cuisiner et de vivre à toute berzingue.
Terminons cet échange par une question plus vaste, que je te laisse interpréter à ta façon : un vœu pour 2027 ?
Que le grand spectacle de l’industrie s’effondre un peu plus pour laisser place à des voix réelles et qu’on n’ait plus à devoir prouver notre légitimité pour avoir le droit de créer en paix. Pour moi-même, je souhaite continuer à abîmer la rigidité du monde avec de la radicalité tendre, étendre ma pratique là où on ne m’attend pas et garder cette colonne vertébrale indéboulonnable. Que 2027 ne nous rende ni tièdes, ni dociles.
Aria Sene (Douce Studio) Cuisine itinérante à retrouver à Marseille en ce mois d’août
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- Tags : gastronomie, art culinaire, Féminisme
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