Arthur Mamou‑Mani « Ne jamais séparer la poésie de la technique. »
Architecte, designer et artisan du futur, Arthur Mamou-Mani explore depuis plus d’une décennie les frontières entre art, technologie et écologie. Basé à Londres mais profondément attaché à ses racines parisiennes, il dirige le studio Mamou‑Mani Architects (fondé en 2011) et l’atelier-laboratoire de fabrication numérique Fab.Pub. Son credo ? Concevoir l’architecture non comme un simple objet figé, mais comme un cycle : de la matière à la forme, de l’usage à la fin de vie.
Les origines et la matrice
Après des études à l’Architectural Association School of Architecture de Londres, il passe par les cabinets de Zaha Hadid et de Jean Nouvel, avant de fonder sa propre agence. Cela va façonner son œil, mais il revendique dès le départ un positionnement hybride : « Je me suis toujours senti entre plusieurs langues de l’architecture. Il y a la ligne sensuelle de Niemeyer, cette façon de faire dialoguer paysage et corps. Chez Zaha Hadid, j’ai découvert la courbe comme système, presque comme écriture. Jean Nouvel m’a marqué par le contexte, la lumière, le récit. J’aime dire que je mélange une culture britannique, très structurée et high-tech, avec une sensibilité plus française, plus poétique. Et derrière tout cela, une couche plus philosophique : l’impermanence, la circularité, la capacité d’un espace à changer. »
Le tournant : de la forme au cycle
Le projet qui marque un virage décisif est celui du temple Galaxia, construit pour le festival Burning Man en 2018 :« Galaxia a été un moment fondateur : un temple éphémère destiné à être brûlé, donc pensé dès le départ comme un cycle complet. Cette expérience a ancré en nous l’idée qu’un projet doit être pensé depuis la matière jusqu’à sa fin de vie. » Plus qu’une forme, Mamou-Mani conçoit chaque projet comme un cycle vivant, un mouvement continu de la matière. Il raconte : « Depuis, le lien entre le studio d’architecture et l’atelier de fabrication s’est resserré. Nous voulons que tout ce que nous dessinons puisse être imprimé, réutilisé, re-broyé. La pratique est devenue plus circulaire, plus matérielle, tout en gardant le côté rituel et collectif de Galaxia. » Dans cette logique, technologie et numérique ne sont pas des fins en soi, mais des moyens pour remettre de la matière, de la main et du sens dans l’architecture :
« On part toujours de la matière et de l’impact, pas de la technologie. La technologie est là pour rendre possible une matière plus responsable, pas l’inverse. Ensuite, on habille cela de design, pour que les gens aient envie de le vivre. Si on ne pense qu’à la forme, on oublie le sens ; si on ne pense qu’à l’écologie, plus personne ne suit. L’équilibre, c’est de garder les trois au même niveau. »
Matières, modularité et haute performance
La singularité de la démarche d’Arthur Mamou-Mani repose sur une double articulation : une fabrication numérique paramétrique fine et une sensibilité à la matière qui tend vers le renouvelable. Il explique : « Il y a deux types de matériaux : ceux que l’on exploite et épuise (acier, pétrole, béton) et ceux que l’on peut faire pousser ou renouveler. C’est sur ces derniers que je travaille. Nous utilisons par exemple le PLA (un bioplastique à base de sucre fermenté), ou d’autres biomatériaux issus de résidus crabes ou crevettes. Leur cycle carbone est beaucoup plus court ».
Projets phares : de l’échelle urbaine à l’expérience individuelle
Son travail s’étend d’installations spectaculaires à des mobiliers ou objets design.Parmi les incontournables :
> Galaxia (2018) : structure de 20 triangles de bois convergeant vers le ciel au Nevada, pendant le festival Burning Man
>Concordia (2025) : installation place de la Concorde pour le festival PhotoClimat : deux ailes en bois et rotin sur l’axe de l’obélisque.
>Fab.Pub : laboratoire-atelier ouvert où se croisent projets d’hospitalité, objets imprimés, réflexions sur la circularité locale.
À travers ces projets, Arthur Mamou-Mani rend visible sa conviction : l’architecture ne s’arrête pas aux murs, elle commence avec la matière, passe par le geste, et finit potentiellement ailleurs, ou autrement.
Une architecture vivante
« Le vivant n’est pas seulement une forme organique, c’est un système. Une architecture vivante, c’est une architecture pensée pour évoluer, se réparer, être démontée, réimprimée, compostée. Quand on imprime avec des biomatériaux que l’on peut ensuite rebroyer, on se rapproche du vivant. Ce n’est plus un objet figé, mais une matière en circulation ». Il poursuit: « Pour moi, la mission essentielle de l’architecte aujourd’hui, c’est justement de relier: relier le lieu à sa matière, les usagers à l’impact, le numérique au local. »
Dans ce positionnement, l’architecte n’est plus un maître d’œuvre dominant, mais plutôt un facilitateur de relations : entre matières, usages, technologies, et futurs possibles.
Arthur Mamou-Mani porte aussi un regard optimiste sur les générations montantes : « Elles sont plus à l’aise avec la technologie, mais surtout elles ont une pensée entrepreneuriale. Elles ne veulent plus attendre dans de grandes agences : elles montent leur fablab, leur marque de matériaux, leur studio hybride. Elles mesurent l’impact, elles communiquent, elles collaborent avec des makers. »
Son conseil : « Faites un projet que vous menez de A à Z, même petit. Le concevoir, le fabriquer, le monter, le démonter… Et vous verrez tout de suite où sont les incohérences. Apprenez au moins un outil paramétrique pour parler la langue de la fabrication numérique. Et surtout, ne jamais séparer la poésie de la technique. »
Mots: Mathilde Enthoven
Photos : © Mamou-Mani Architects |
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