Festival : le Cabaret Vert dévoile les secrets de sa longévité

Du 20 au 23 août, pour célébrer les vingt ans du Cabaret Vert festival, 106 000 âmes se sont rendues sur les terres d’Arthur Rimbaud, dont l’un des poèmes a donné son nom au festival. Un nombre de billets vendus qui ne diminue pas et un samedi qui affiche complet avec 32 000 festivaliers. Entre contraintes économiques et aléas climatiques, à l’heure où de nombreux festivals peinent à s’en sortir, quel est le secret de sa durabilité ? L’herbe est-elle toujours verte dans les Ardennes ? Pour le savoir, nous sommes montés dans le train, voiture 12, avec un café serré et quelques idées préconçues sur le sujet. 
 
par Valentine Cordelle
Le 03/09/2026
 
Entourée d'arbres illuminés, la scène du GreenFloor fait danser les festivaliers jusqu'à tard dans la nuit. © trab.studio – B. Bartholet
Paris Gare de l’Est. Voie 18. Impossible de rater le TGV en direction de Charleville-Mézières, au-dessus du quai, un écran d’affichage illumine les mines excitées des voyageurs : « Bienvenue aux festivaliers ». Le ton est donné. Au Cabaret Vert, on sait accueillir et on encourage les trajets en train pour réduire son empreinte carbone. « Un festival durable est un lieu de connexion et de partage entre des personnes qui veulent vivre une aventure conviviale et bienveillante. C’est aussi un festival avec le moins d’impact environnemental possible et le plus d’impact social sur le territoire », résume Camille Muller, responsable développement durable de l’événement.
 
Remuer les corps et les esprits
 
L’entrée au Cabaret Vert se fait par un chemin au bord de la Meuse, reine des lieux, elle envoûte le public et lance les festivités. « De la nature, du son et de la simplicité, c’est tout ce que j’aime », s’exclame Léa, la vingtaine, venue entre copines. Electro, dub, métal, pop, techno, rap, sur quatre scènes réparties à travers un immense terrain forestier, des têtes d’affiche côtoient des artistes de niche. Feu! Chatterton fait chanter le public sous une pluie de poésie, tempête d’émotions avec la performance magistrale de Theodora, ses pensées à la fin du concert pour « toutes les femmes qui n’ont pas le droit de danser dans leurs pays », le show grandiose de Nick Cave & The Seeds. Une énumération qui ne suit aucun ordre, sauf celui des souvenirs. 
 
Et il y a de quoi s’en créer : festival de musique, mais aussi de bandes dessinées avec des auteurs qui font la part belle au développement durable. A côté des bédéistes, le public assiste à des débats sur les enjeux écologiques du moment, avec comme thématique, l’alliance, celle qui nous permet de relever des défis communs : lutte contre le spécisme, contre la montée de l’extrême droite, contre ce qui nous divise. Des réflexions complétées par une programmation ciné inspirante et une librairie engagée. Un constat s’impose, le Cabaret Vert fait partie de ces lieux hybrides qui n’entrent dans aucune case. Avis aux mélomanes, aux lecteurs, aux curieux, venez comme vous êtes, sans les multinationales. L’ADN ici, c’est 100% local. Comprenez : Ardennais.
 
Débat sur l'antispécisme sur la scène de l'IDéal, l'un des temps forts de la programmation engagée © C. Brûlé
Dédicace et coup de crayon dans l'espace bandes dessinées. © R. Chanteloup.
A la tombée du jour, le public traverse la Meuse sur un pont qui relie les deux rives du festival. © R. Chanteloup
Pour l’amour des Ardennes
 
« Pendant mes études, quand je disais que j’étais ardennais, soit les gens ne savaient pas situer la région sur la carte de France, soit ils en avaient entendu parler pour son passé militaire et la désindustrialisation. Au lieu de rester sur un constat amer, on s’est dit que c’était à nous de changer l’image des Ardennes. On a créé l’association flap (le Front de Libération des Ardennes Profondes) qui gère aujourd’hui le Cabaret Vert », se remémore Julien Sauvage, directeur général et fondateur du festival. Derrière ce « on » des débuts, un groupe de copains réunis pour organiser – selon l’idée de départ – un festival de rock et de bandes dessinées. Sous l’impulsion du cousin de Julien Sauvage, un avant-gardiste de l’écologie, le Cabaret Vert se dote dès 2005, d’une Charte de l’environnement. A 20 ans, « avec 400 euros sur le compte bancaire et aucune crédibilité » convaincre la mairie était une mission délicate.« La Charte de l’environnement venait compenser la caricature qu’on peut avoir du festival de rock et de la jeunesse qui n’aurait pas la tête sur les épaules. Et puis l’objectif était quand même de mettre en valeur notre territoire, donc de le préserver ! » poursuit Julien Sauvage.
 
Concrètement, ça donne quoi ? Une scénographie qui respecte la faune et la flore. « On s’adapte au rythme de vie des castors qui habitent sur les rives du fleuve. Natura 2000, zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF), on a toutes les normes environnementales possibles qui s’appliquent ici. Travailler sur l’exploitation d’un site en friche pour concevoir la scénographie et le sound system a été complexe », nous raconte Cédric Cheminaud, directeur général adjoint. Une réflexion de cinq ans qui a donné naissance au GreenFloor, une scène électro qui se dévoile au fond d’une allée de feuillus, majestueux. La prochaine étape ? La suppression des trois derniers groupes électrogènes présents sur le festival qui fournissent aujourd’hui l’électricité en continu au GreenFloor. 
 
Préserver les terres ardennaises, mais aussi valoriser l’économie du territoire avec de la nourriture et des boissons en provenance des producteurs locaux. Depuis 2023, les nouveaux stands doivent également proposer une carte 100% végétarienne, et à côté du prix de chaque plat, le score carbone est affiché, une clef de lecture pour les festivaliers qui souhaitent faire un choix culinaire responsable.
 
Prix affiché et score carbone : la transparence s'invite jusque dans l'assiette. © R. Chanteloup
Planter des petites graines 
 
« Je ne suis pas un militant de l’écologie, pour moi, ce qui compte, c’est déjà la manière dont on vit au quotidien, adopter des réflexes qui ne coûtent pas cher », explique Julien Sauvage. Incitation au tri, quizz ludique grâce auquel les festivaliers calculent leur impact carbone alimentaire sur une journée, les organisateurs du Cabaret Vert encouragent les petites actions sans rien imposer, et cela fonctionne : un parking à vélos géré par une association locale qui s’étend d’année en année ou encore des gestes de tri qui se perfectionnent. C’est le constat des dix-huit bénévoles du centre de tri qui passent en revue le contenu de tous les « sacs jaunes » en provenance du festival. En 2025, 90 % des déchets produits au Cabaret Vert ont pu être valorisés. 
 
« La transition écologique doit être désirable, une société durable, c’est “cool”, ce n’est pas comme on l’entend souvent, une restriction des libertés. Quoi de mieux qu’un événement où les gens sont réceptifs et détendus pour planter des petites graines ? S’il y en a 100 à qui ça parle, tant mieux, peut-être que demain il y en aura 3000 ! », s’exclame Camille Muller. 
 
Avec son franc-parler et son authenticité, Julien Sauvage nous confie : « Le développement durable, tout comme la diversité des cultures, c’est plutôt une perte d’argent pour le festival. A l’origine, on a créé le Cabaret Vert pour améliorer l’image des Ardennes et générer des retombées sur la région, donc plus le festival est gros, plus son impact économique et de notoriété sera important. Mais il y a une dichotomie entre le développement durable et les événements de masse, et d’un point de vue financier, on commence à atteindre une limite ».
 
Un scénographie qui joue avec les éléments de la nature © trab.instants – B. Bartholet
Construire un monde durable, ensemble 
 
« Si les vingt premières éditions du Cabaret Vert ont été de très grandes réussites, le festival est aujourd’hui en fonds propres négatifs, mais nous l’avions anticipé depuis des années, et nous faisons évoluer notre modèle en développant de nouvelles activités qui permettront de consolider le festival et de renforcer notre impact local », explique Rémy Talarico, directeur du développement. Une diversification qui se matérialise avec un projet de réhabilitation d’une ancienne usine du XIXe siècle, la Macérienne. Une friche industrielle qui sera transformée en un lieu fixe, à l’année, pour développer une économie culturelle, sociale et touristique à Charleville-Mézières. Les partenaires locaux publics et privés ont répondu présents. 
 
« Notre plus grande force, c’est d’être bien entourés », se réjouit Julien Sauvage : 650 partenaires, principalement des Ardennais, accompagnent le développement du festival. Le Cabaret Vert repose aussi sur l’implication de ses bénévoles. Ils sont 2500 à s’investir, certains pour quatre jours, d’autres pour deux mois. « Un festival durable possède un sens de l’humain, et beaucoup de bonnes volontés », conclut Camille Muller.
 
Vingt ans, c’est aussi le passage à l’âge adulte. On a demandé au fondateur ce qu’il ferait différemment avec le recul des années : « toutes les fausses bonnes idées du début ! On était naïfs, mais c’est aussi ce qui nous a permis de nous lancer. Je dis toujours à mes équipes de me proposer de nouveaux projets à la condition qu’ils les aient rêvés avant ». Appelez cela, de l’intelligence collective, une envie de faire monde ensemble ou un îlot de résistance : le Cabaret Vert, un lieu où ce qui est devenu un bien rare dans notre société, semble à nouveau couler de source au bord de la Meuse. Sans être candides pour autant : « On est une grande famille, et comme dans toutes les familles, on ne peut pas s’entendre avec tout le monde, pour autant, on se réunit tous les ans ! » lance Julien Sauvage en souriant.
 
© C. Brûlé

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