(c) illustration chloé Diie

Et si la fin du monde n’était qu’un retour à son origine ?

Les récits grecs aux cosmogonies indiennes, les mythes de la création racontaient déjà la peur du chaos, la tentation de la destruction et l’espoir de la renaissance.
En revisitant ces récits fondateurs, on comprend qu’ils ne parlent pas seulement du passé, mais éclairent étrangement notre époque. Nous nous sommes replongés dans l’histoire de la Création du monde selon la mythologie grecque, indienne…Nous avons relu quelques textes des penseurs de la Grèce antique et de Rome impériale.Et si leurs récits étaient une prophétie, quant à la fin de l’humanité ? Aurait-il fallu les écouter ?Comment peut-on aujourd’hui tisser de nouveaux récits disruptifs à l’aube du chaos universel annoncé ?

 

Combien de fois, nous entendons le mot chaos, dans les journaux, sur les réseaux, sur les ondes ou autres supports semant la terreur.
Rassurez-vous, nous ne sommes pas complotistes.
Cependant, le chaos n’est pas celui qu’on croit.
Il n’est ni maléfique, ni destructeur — il était même la composante de l’univers avant sa venue au monde.
 
Le chaos est un vide qui a permis à la création de se produire.
De ce vide sont venus les premiers dieux, y compris Gaïa (Terre), qui ont fourni les bases de la vie.
Dans de nombreuses traditions mythologiques, l’ordre émerge du chaos, et dans la mythologie grecque, le chaos était le ventre de l’univers, préparant le terrain pour la naissance de la structure, du temps et de la vie.
 
Ovide qualifiait le chaos de « mélange de tout et de rien ».
« Avant la mer, la terre et le ciel qui couvre tout, la nature, dans l’univers entier, offrait un seul et même aspect ; on l’a appelé le chaos ; ce n’était qu’une masse informe et confuse, un bloc inerte, un entassement d’éléments mal unis et discordants. »
 
Il était une fois Ouranos…
 
Souvenez-vous. Au début naît le commencement. Au début, il n’y avait rien. Rien, sinon Chaos, un vide, un souffle sans forme. De ce gouffre naquit Gaïa, la Terre. Vaste, solide, pleine de promesses. Puis Ouranos, le Ciel, s’étendit sur elle comme un voile bleu. Ensemble, ils s’aimèrent si fort qu’aucun espace ne subsistait entre leurs corps.
De cette étreinte naquirent les Titans, les Cyclopes, les géants aux cent bras.
 
Mais Ouranos, effrayé par sa propre descendance, les repoussa dans le ventre de Gaïa. La Terre gémit, étouffée. Alors elle appela à l’aide.
Son plus jeune fils, Cronos répondit. Armé d’une faucille de pierre, il attendit son père dans l’ombre. Quand le Ciel descendit à nouveau, il leva la main et d’un geste, trancha l’union du monde.
Le sang d’Ouranos tomba sur la mer.De l’écume naquit Aphrodite. Et le silence du Chaos prit fin.
Après la chute d’Ouranos, le monde s’ouvre enfin.
Son sang féconde la Terre, d’où jaillissent les déesses, les géants, les nymphes.
Cronos règne sur l’âge d’or, mais la peur le ronge : une prophétie annonce qu’un de ses enfants le renversera. Alors il les dévore tous  sauf Zeus, sauvé par sa mère.
 
Devenu adulte, Zeus libère ses frères, renverse son père et installe les dieux sur l’Olympe. Le ciel, la mer, la terre trouvent leur ordre. Et dans ce monde neuf, l’homme peut naître.
 
C’est l’histoire du mythe de la création magnifié par l’artiste vidéaste Wael Shawky, Je suis les hymnes des nouveaux temples. Ce projet, fruit d’une commande du Parc Archéologique de Pompéi, a été tourné à Pompéi, en 2022, puis présenté cet été à la Grande Halle de Luma Arles. Des hommes et femmes marionnettes dont les masques ont été sculptés de terre et d’argile avancent dans le décor aride des vestiges de la belle endormie. Animés par le culte des dieux grecs, égyptiens, cette tribu va connaître sa propre fin, dictée par Zeus, ordonnant une catastrophe naturelle pour les ensevelir à Pompéi, pour mauvaise conduite. Est-ce le message délivré au regard des déluges, inondations, incendies ? Aurons-nous raison de la prophétie ? Sommes-nous condamnés à disparaître ? Telle est notre destinée ?
 
Les dieux grecs « s’humanisaient » pour intervenir dans le monde des « terriens » et leurs mythes anthropomorphisaient les forces naturelles à coup de catastrophes (incendies, inondations, déluge…) afin de faire acte de leur désaccord.
Quant aux philosophes grecs, ils pensaient que des forces invisibles gouvernaient l’univers.
 
Dans la mythologie indienne, Shiva, l’un des trois dieux de la Trimurti, avec Brahma et Vishnu, occupe le rôle de destructeur. Seulement pour les hindous, détruire signifie reproduire une autre forme. Si on regarde la nature de l’homme au sens strict, il ne cesse de détruire. Où est l’autre forme ? Que reconstruit-il pour réparer ?
Pour l’instant, comme revers de la médaille, nous vivons la sixième extinction de masse.
 
Le mythe de la caverne
 
Pour Platon ou Aristote, même s’ils ne sont pas “écolos”, tous deux avaient une conscience du vivant.
Platon l’explique à travers le mythe de la caverne.
Nombreux sont les hommes, prisonniers de cette caverne, allusion à leur ignorance et à leur inertie. La solution réside dans la capacité de l’homme à sortir de la caverne, outrepasser sa zone de confort, assumer le rude chemin vers la connaissance des réalités et trouver la transformation.
Platon était à l’instar des lanceurs d’alerte, faisant état du manque de connaissance des hommes et du manque de volonté de changer de paradigme. La philosophie, dit Platon, permet la métamorphose indispensable pour capter la vérité des choses et développer le courage de les vivre.
 
In fine, est-ce qu’un homme éveillé, au prix de quelques sacrifices, ne serait-il pas plus heureux que prisonnier de l’illusion du bonheur ?
 
Le mythe de Pandore
 
Si l’on s’en réfère à Pandore, la première femme créée par les dieux, sa curiosité exacerbée l’a trahie. Façonnée par Héphaïstos sur ordre de Zeus, elle est belle, curieuse, irrésistible et porteuse d’un piège : sa jarre, qu’elle ne devait pas ouvrir.
Mais Pandore cède à sa faiblesse. Elle soulève le couvercle et libère tous les maux du monde : la maladie, la vieillesse, la famine, la guerre, le chagrin…Horrifiée, elle referme la boîte. Trop tard.  Seule l’Espérance y reste enfermée.
 
Dernier éclat de lumière sous fond de chaos.
Un mythe sur la désobéissance, mais aussi sur notre condition d’humain : vivre, c’est ouvrir la jarre, affronter les conséquences et garder, malgré tout, de l’Espoir.
 
Alors peut-être que la boîte de Pandore ne serait plus signe annonciateur de problèmes mais bien de perspective.
Car on connaît la chanson : l’espoir fait vivre.
Après la mort, la renaissance.
Sevrés d’aspiration positive, nous devrons nous munir : aujourd’hui, plus que jamais, l’écologie est souvent associée à une expédition punitive, voire à un gros mot.

Souvent par méconnaissance du sujet, et à cause du travail sournois des lobbyistes, on nous fait prendre des vessies pour des lanternes.
La désinformation sévit et les récits ont une telle puissance qu’il est difficile de garder son esprit de discernement.
Dans son livre La croissance verte, contre la nature, Hélène Tordjman déconstruit cette hérésie.
La croissance verte n’existe pas.
Ceci est un leurre.

D’autres combats ou discours sont à mener, comme imaginer des formes économiques non fondées sur l’appropriation marchande de la nature, privilégier l’agriculture paysanne ou l’agroécologie et changer la « matrice cognitive » du rapport à la nature.
Vaincre la prophétie de la fin d’un monde, ne serait-ce pas le début de la révolution de l’altruisme ?

Où notre nouvelle devise serait : le vivant pour tous et tous pour un écosystème vivant.
 
Bibliographie
Ovide, Les Métamorphoses 
Platon, La République 
Aristote, De Anima  
Hélène Tordjman, La croissance verte, contre la nature 
Wael Shawky, Je suis les hymnes des nouveaux temples, Luma Arles.
 
Mots: Ingrid Bauer
 

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