Camille Guitteau « Un festival, c’est une ville miniature. Si tu changes les pratiques là, ça devient un laboratoire pour le reste de la société. »
La cofondatrice de Bye Bye Plastic milite pour débarrasser clubs et festivals des gobelets et bouteilles jetables. Convaincue que la fête est un levier politique.
Elle arrive pile à l’heure, sac à dos noir, gourde métallique cabossée, cheveux courts et un grand sourire qui prend tout son visage. Camille Guitteau fait partie de ces gens qui remplissent une pièce sans s’en rendre compte. Le micro posé sur la table lui arrache un rire : « Ça me rappelle mes débuts en radio », glisse-t-elle en s’installant, avant de couper son portable pour « ne pas gâcher le son ». Camille Guiteau parle vite, les mains dessinant l’air devant elle. Dix ans qu’elle vit à Amsterdam, où elle a cofondé l’association Bye Bye Plastic, mais c’est à Lyon, sa ville natale, puis à Toulouse qu’a commencé l’histoire : un parcours de Sciences Po, spécialisation en management culturel, et déjà un fil rouge, la musique.
« La musique, c’est le son, l’espace, le temps… un truc presque métaphysique. »
« La musique, pour moi, c’est du mouvement. » Petite, elle enchaîne la gymnastique, l’aérobic « pas le step à la Véronique et Davina, hein, mais l’aérobic sportif, noté sur la synchro, la souplesse, les sauts » et même un an de classique. Elle rit en se souvenant de ces entraînements où les profs piquaient des remixes techno de Britney Spears pour tenir le tempo : « Sans le savoir, c’est comme ça que j’ai approché l’électronique. »Les gestes accompagnent ses phrases, comme si elle marquait encore le rythme d’une chorégraphie invisible. « La musique, c’est le son, l’espace, le temps… un truc presque métaphysique. »
À Sciences Po, elle se lance dans la radio. Elle dirige la com de Good Morning Toulouse, web radio bricolée entre amis dans une effervescence joyeuse. « On enregistrait, on coupait, on lançait des tracks, c’était énormément de fun. » Elle se souvient d’une émission entière consacrée à la musique dans la pub, « des heures à chercher les meilleurs morceaux ».Puis elle déménage à Paris, fait un peu de communication événementielle, avant de tout quitter. Amsterdam l’attend.En un mois, elle décroche un appartement et un poste chez Grace Notes, rachetée par Nielsen, multinationale des études de data. « Job de rêve sur le papier : j’étais payée pour écouter de la musique ! » Elle hausse les épaules, mi-amusée, mi-lassée. Les process absurdes, l’immobilisme, elle ne les supporte pas « J’avais besoin de sens ».
« La planète est notre dancefloor commun. »
C’est sur une piste de danse que tout bascule. 2018, festival Sonar, à Barcelone. La passionnée de musique danse, ou plutôt essaie : « Je passais mon temps à shooter des bouteilles, à dégager des gobelets pour faire un peu d’espace. Ça cassait ma vibe complètement. » Elle se penche en mimant un coup de pied. « J’étais en burn-out du dancefloor, quoi. »
Ce moment met des semaines à infuser. « J’avais décidé de me tourner vers l’environnement, mais je pensais quitter la musique. Et puis, ça m’a frappée : il fallait relier les deux. La planète est notre dancefloor commun. » C’est son compagnon qui la pousse à répondre à une offre passée un mois plus tôt sur le réseau féminin She Said So. Une DJ canadienne, Blond:ish, cherche quelqu’un pour développer un projet encore flou.
Camille écrit depuis son téléphone. Le lendemain, Blond:ish répond : « Trop cool, let’s talk » Elle pensait décrocher un entretien. Elle débarque dans un projet à peine esquissé. Ensemble, elles bâtissent ce qui deviendra Bye Bye Plastic, convaincues que « les artistes ont un pouvoir d’influence positif énorme ». Leur premier outil, l’EcoRider, est une clause écologique que les DJs glissent dans leur rider technique : pas de plastique jetable sur ou autour de la scène.
« Un festival, c’est une ville miniature. Si tu changes les pratiques là, ça devient un laboratoire pour le reste de la société. »
Décembre 2019, après un an et demi de travail acharné, l’EcoRider est lancé. Effet boule de neige : des millions d’impressions sur les réseaux, des clubs et festivals qui commencent à appeler. « On était à un coup de fil de n’importe qui dans l’industrie. Tout le monde en parlait. »
Puis vient mars 2020. « D’un coup, plus rien. » Elle hausse les sourcils, se renverse légèrement sur sa chaise. « Les gens nous faisaient des blagues : “au moins, y’a plus de plastique, y’a plus d’événementiel !” » Un humour qui ne la fait pas rire. Bye Bye Plastic doit pivoter en urgence, miser sur la sensibilisation en ligne pour ne pas disparaître.
L’association redémarre plus tard, aux États-Unis d’abord, où les clubs rouvrent vite. Camille, elle, refuse d’abandonner. « Beaucoup de gens me disaient que ce serait ok de laisser tomber. Mais je ne pouvais pas. Je vibrais trop pour ce projet. Et si j’arrêtais… quoi d’autre ? »
En 2023, en France, elle coordonne le Zero Plastic Club, un collectif de 24 clubs s’engageant à supprimer les bouteilles en plastique en deux ans. « On a évité 10 tonnes de plastique en une saison. Certains sont allés plus loin que prévu, ont éliminé d’autres usages. C’était hyper positif. »
Quand elle parle de fête, Camille s’anime. « Je vais en soirée pour danser. Premier rang ou dernier, jamais dans la fosse. » Elle mime des coups de coude pour se frayer un passage, éclate de rire. « C’est pas social, c’est viscéral. » Mais pour elle, la fête dépasse la piste de danse « C’est politique. Historiquement, les musiques électroniques sont nées dans des communautés précaires, noires, LGBT. C’étaient des espaces de liberté, des mini-sociétés où tu venais comme tu étais. » Elle y voit un levier. « Un festival, c’est une ville miniature. Une infrastructure logistique énorme. Si tu changes les pratiques là, ça devient un laboratoire pour le reste de la société. Ces moments de fête, c’est des bulles où les gens sont ouverts, prêts à écouter, à changer. »
A-t-elle déjà pensé à tout arrêter ? « Bien sûr. Covid, le manque de financement, l’incertitude… Mais je n’ai jamais pu m’y résoudre. » Aujourd’hui, elle se dit plus apaisée. Elle relativise même quand elle voit du plastique dans un club. « J’ai appris à respirer, à ne pas me pourrir la soirée. »Son espoir, elle le place dans l’innovation. « Le plastique existe depuis à peine 70 ans. C’est rien à l’échelle de l’humanité. Des chercheurs bossent déjà sur des alternatives, des bioplastiques plus circulaires. Il suffit d’y mettre de l’intention, des moyens. » Elle sourit, plus douce tout à coup : « La nature a toutes les réponses. Il suffit de lui demander comment elle fait. »
Quand on lui demande comment aider Bye Bye Plastic, elle hausse les épaules : « C’est simple. Suivre nos actions, en parler, venir à nos événements. Et puis, les dons. Ça nous propulse. » Elle rit : « Et arrêter de jeter des gobelets sur des pistes de danse, déjà, ce serait pas mal. »
BYE BYE PLASTIC
Fondée en 2018 par Camille Guitteau & Blond:ish
Objectif : zéro plastique jetable dans l’événementiel musical
Retrouvez les prochaines actions de Bye Bye Plastic :
Rock en Seine (Paris ): activation #RamèneTaGourde sur le festival
Fluctuations (Strasbourg ): sensibilisation à l’hydratation durable
Who’s Next (Paris) présentation avec Dopper autour de la campagne #RamèneTaGourde
NYC Climate Week (New York) événement engagé avec des partenaires locaux
ADE (Amsterdam Dance Event) Amsterdam : action de recyclage avec un partenaire dédié
Mots : Jessica Bros
Photographies : Alizée Bauer pour Hum Média
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