Billet d’humeur

 
Par Alice D’orgeval
Publié le 28 mai 2026 
Niveau record de températures, villes suffocantes, départements en alerte orange dès mai. Pour Hum, la journaliste Alice d’Orgeval, observatrice des signaux faibles qui racontent nos transformations contemporaines, réagit à l’épisode caniculaire. 
©Janos Venczak
Plus de 35 degrés au mois de mai en France. Nous y sommes.
 
Face à cette vague de chaleur précoce, entre sidération et persistance du déni, m’est revenue cette phrase de Philip K. Dick que mon enseignant en sciences de la durabilité (au Museum National d’Histoire Naturelle) aimait citer : « La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. »
 
Nous y sommes. Et, face à cet évènement sans précédent, nos valeurs, comme nos intérêts, largement façonnés depuis la révolution industrielle dans une forme d’oubli de la matérialité du vivant, se révèlent bien impuissants. Ces derniers jours, le climat nous a rappelé que sa puissance, elle, ne négociait pas.
 
Ce même enseignant rappelait que ces secousses pouvaient aussi ouvrir un apprentissage : comprendre que nos intérêts ne s’arrêtent plus à produire et à consommer, mais engagent aussi ce qui rend la vie habitable. Autre piste féconde pour retrouver espoir : écouter Bruno Latour. Dans une interview à France Inter, en 2022, le philosophe expliquait que la prospérité pouvait constituer un horizon plus désirable, et plus mobilisateur, que la seule décroissance. L’agriculteur qui cesse d’être un « agrobusinessman » pour redevenir paysan ne cherche pas seulement à produire : il veille à voir prospérer un paysage, un sol, une biodiversité. C’est peut-être là que s’opère le véritable glissement de valeurs : le passage d’un mythe du progrès fondé sur l’extraction à la recherche d’un monde habitable.
 
Cette bascule irrigue le récent « Tracts » (Gallimard) du philosophe Baptiste Morizot et du juriste Laurent Neyret, « Liberté, dignité, habitabilité ». Elle rejoint aussi les travaux récents de l’IPBES (le Giec de la biodiversité), notamment autour d’un concept devenu central d’interdépendance. La santé, l’eau, l’alimentation, le climat dépendent de la biodiversité. Elle n’est pas un décor : elle constitue leur socle. Bruno Latour ne disait pas autre chose lorsqu’il posait, en filigrane, la question décisive de notre époque : sommes-nous encore capables de rendre la Terre habitable ? Reste alors une autre question, concrète : comment faire ?
 
Un groupe de chercheurs en sciences sociales, lié au think tank l’Iddri (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales), s’est penché sur les conditions de la transition par les modes de vie. En renversant la maxime traditionnelle « quand on veut, on peut », leur étude avance une idée presque inverse : « Quand on peut, on veut ». Autrement dit : ce ne sont pas seulement les convictions individuelles qui déclenchent le changement, mais les conditions matérielles, sociales, économiques, culturelles qui le rendent réellement faisable. Si l’on veut réduire, par exemple, la consommation de viande, il ne suffit pas d’en appeler à la conscience écologique. Cela devient possible parce que les alternatives végétales sont visibles en supermarché, proposées à un prix accessible, intégrées dans la restauration collective, ou encore valorisées dans les imaginaires sociaux… Le changement ne repose plus sur une injonction morale, mais sur une transformation du cadre de vie.
 
Au lendemain des longs week-ends de mai, prenons le cas révélateur du jardin. Longtemps, le beau jardin s’est écrit au cordeau : pelouse rase, haies bien nettes, massifs disciplinés. On a tous en tête l’image d’un voisin acharné sur sa tondeuse ou son taille-haie. Laisser pousser relevait – et relève souvent encore – de la négligence. Pourtant, le regard a commencé à bouger. Le glissement vers des jardins plus libres ne repose pas seulement sur une soudaine prise de conscience écologique. Il devient possible parce que tout un écosystème change autour de lui : des collectivités qui réduisent la tonte dans les parcs publics, des pépiniéristes qui remettent les vivaces et les espèces locales au centre, des paysagistes qui réhabilitent la friche comme espace fertile, et même de nouveaux récits qui déplacent peu à peu notre définition du beau.
 
Le jardin renaturé n’est donc pas seulement un choix de jardinier. Il raconte un déplacement plus large de nos normes et de nos usages : accepter l’herbe haute, composer avec une part d’imprévu, voir dans une prairie spontanée non plus un abandon, mais une attention portée au vivant. Là où l’on traquait hier la moindre tige rebelle, on apprend à laisser faire. Quand on peut, on veut : quand le cadre change, une alliance avec le vivant devient non seulement pensable, mais hautement désirable. Comme quoi, parfois, le changement peut pousser à portée de pissenlits. 

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