Emma Cassi « Il faut s’oublier et retourner à la terre pour se retrouver. »
Artiste textile, brodeuse et dénicheuse de formes, Emma Cassi développe une œuvre profondément ancrée dans le vivant. Entre broderie, teinture végétale et alchimie, son travail raconte un lent retour au corps, à la terre et aux cycles naturels. Portrait d’une créatrice pour qui faire, sentir et habiter le monde ne font qu’un.
Avant d’être une présence de chair et d’os, Emma Cassi avait l’étoffe des légendes. Son univers singulièrement inspirant et sa palette immédiatement reconnaissable m’avaient poussée à collectionner toutes les images et informations que je pouvais dénicher à son sujet. Ses bijoux de dentelle et de perles, les recoins de son appartement londonien, photographié dans d’innombrables magazines, et jusqu’aux prénoms de ses enfants… Tous ces fragments, patiemment assemblés, ont enfin pris visage le jour où je l’ai rencontrée.
Car Emma, c’est aussi une voix : énergique, déterminée, traversée d’une malice presque enfantine. Un chignon toujours improvisé, quelques mèches claires relevées à la hâte, dans lesquelles on l’imagine glisser des fleurs ou des graines ramassées en chemin. Puis enfin son allure inimitable, comme flottante dans ses robes et tuniques faites main qui semblent avoir trempé dans la campagne méditerranéenne.
Sa vie et son art semblent inextricablement liés, au point que ses soies brodées et teintes paraissent le fruit de journées passées à retourner la terre, gratter les écorces, aplanir les mousses, collecter les pétales ou les gouttes de pluie. La seule boussole d’Emma semble être la vérité des sensations et des émotions qui la traversent, décuplées au contact de la nature.
« Ce qui me fascine, c’est de faire revivre ce qui a vécu. »
Pourtant, la nature n’a pas toujours été son premier horizon. Son enfance, elle la passe au milieu des montagnes d’objets chinés par son père ferrailleur et chiffonnier : un bazar de pièces improbables, dont le seul point commun était d’avoir vécu. C’est là, sans doute, qu’elle développe son goût pour les histoires et les mises en scène, transformant un balai en mât de misaine, une citrouille en carrosse.
Elle connaît une première révélation, en marge de son école d’art à Dijon, dans une boutique de Dries Van Noten. Rien de moins. Elle y passe de longues minutes à tenter de percer le secret de cette beauté tenace qui imprègne chaque vêtement du créateur, cherchant à comprendre comment faire revivre, à son tour, des robes couleur du temps, couleur de soleil qui semblent méticuleusement patinées par le temps.
Elle apprend ainsi à broder, inventant ses propres gestes, développant ses propres techniques, avant de s’essayer progressivement au bijou. Le point de départ de ses colliers et de ses bracelets délicats se trouve dans des fragments de dentelle chinés ici et là, vestiges d’un savoir-faire disparu, dont elle regrette la perte.
À Londres, où elle finit par s’installer, l’engouement est rapide. Ses créations voyagent jusqu’au Japon. Pendant dix ans, elle tient un rythme effréné, produisant chaque saison près de trois cents bijoux entièrement faits main. Après la naissance de son fils Anton, puis celle de sa fille Hope — tout un programme —, la réalité s’impose. Elle doit abandonner son activité de scénographe qu’elle mène en parallèle de ses collections.
Puis un jour, entre deux journées de fogs londoniens, sa voisine coupe l’immense vigne vierge qui traversait leurs deux balcons. La brutalité de la ville la frappe alors de plein fouet. C’est elle, soudain, qui se découvre enracinée, figée sur son siège, incapable de broder. Son corps ne veut plus suivre. Il faut se réinventer. Réinsuffler du mouvement. Retrouver les saisons, plonger les mains dans la terre.
«Il faut s’oublier et retourner à la terre pour se retrouver. »
Emma choisit alors une maison avec jardin du côté de Windsor, aux abords directs de ce que nous désignons comme parcs, mais qui pourraient tout aussi bien s’appeler des forêts. Elle disparaît alors des réseaux et se coupe de tout ce qui pourrait encore la relier artificiellement au monde. Elle apprend à parler au vivant dans son langage : herboristerie, aromathérapie, permaculture, ayurvéda, son désir de connaître a peu de limites. Elle prend au mot Merlin Sheldrake, biologiste britannique spécialiste de la mycologie, qui invite à repenser le vivant comme un réseau de relations, fait de liens invisibles, enchevêtrés et collaboratifs. Redevenir un champignon, donc, dans son humilité comme dans son incroyable puissance. Chaque jour, elle s’enfonce plus loin dans l’immense parc et telle une princesse de conte dort sur les mousses pour imprégner sa quête de leur puissante odeur.
Pour parler aux plantes, elle a progressivement appris à les reconnaître. Comme le disait Gaston Bachelard : « Les êtres cachés et fuyants oublient de fuir quand le poète les appelle par leur vrai nom. » Si elle finit par reprendre l’aiguille ce n’est plus pour orner mais pour ancrer solidement leur nom scientifique dans sa mémoire. C’est par son corps, ses mains, ses racines, ses antennes, par toutes ses fibres, qu’Emma communique et se reconnecte à la nature. Elle touche les arbres, les hume, leur parle. Puis elle se penche, cueille, ramasse. Et après des années d’efforts acharnés et de balades solitaires, elle s’aperçoit qu’elle a retrouvé son corps et peut donc à nouveau se lier aux autres.
Son corps, trop longtemps caché par les cimes, réclame désormais le soleil. Direction le Sud — Madrid, plus précisément — avec son mari et ses enfants. La famille s’installe dans une ancienne école, entièrement à réhabiliter. Mais le soleil, à lui seul, ne suffit pas.
Le jour de son anniversaire, Emma décide de réaliser un rêve d’enfance : vivre d’amour, d’herbes fraîches et de sources vives, à la manière de la bergère de Manon des sources. Elle saisit alors, presque comme une incantation, la description de la maison de ses rêves sur un site de vente : une vieille bâtisse isolée sans eau ni électricité, entourée de plantes, et surtout… une source. Cette maison, trouvée presque par miracle, la reconnecte profondément au sens de la création.
« Plus qu’à maîtriser je cherche à me fondre dans la nature. »
Elle se lance alors dans la chimie végétale. Elle cueille des champignons, ramasse branchages et feuilles, collecte peaux d’avocats, baies et herbes aromatiques pour créer ses propres teintures naturelles. En brodant et en teignant chacune de ses soies avec des plantes différentes, elle en révèle la signature intime, comme si le végétal lui confiait un message imprimé. Elle enfonce ses pieds dans les limons de la terre, parée de ses soies, avant de s’immerger dans la source.
Aujourd’hui Emma s’intéresse à l’alchimie — démarche presque évidente pour cette bergère dans l’âme, fille de chiffonnier, qui n’a jamais aimé rien tant que transformer trois bouts de fer en trésor. Fidèle à sa manière d’apprendre par le corps, elle entreprend de broder des étendards textiles inspirés des symboles alchimiques, afin de mieux les éprouver. Elle les expose notamment au festival textile Xtant qui se tient chaque printemps à Majorque où elle est partie prenante. Autour de Kavita Parmar et des artistes qui gravitent autour d’elle, Emma reconnaît les siens — des femmes (le plus souvent) venues pour penser, faire et rêver ensemble, refaire le monde et le transformer à hauteur de main. Et qui sait où on la retrouvera demain : Emma se laisse guider par sa nature, qui lui fournit sa trame et tisse silencieusement sa destinée.
Emma Cassi
Artiste textile, brodeuse
Mots: Audrey Demarre
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