Homo Faber : une espèce en voie d’extinction ?
De l’âge de pierre à l’âge de fer, l’Homme moderne s’est illustré par sa capacité constante à toujours inventer de nouvelles techniques. Plus que des Homo Sapiens, nous serions donc des Homo Faber : des êtres susceptibles de fabriquer des outils. Et ça, c’est toute la thèse développée par le philosophe Henri Bergson ! Mais à l’ère de ChatGPT et des robots, se pourrait-il que nous perdions ce qui est le propre de notre espèce ? Pire encore, devrons-nous bientôt ajouter Homo Faber à la liste des espèces disparues ?
Philosophe français et prix Nobel de littérature, Henri Bergson a marqué la première moitié du XXe siècle. S’il est connu pour sa réflexion originale sur le temps, la conscience et la liberté, il a également questionné le choix du nom d’Homo Sapiens pour définir l’Homme moderne.
Car oui, pour Bergson, « Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. »
Dans L’évolution créatrice (1907), il explique que l’intelligence humaine se définit avant tout par cette aptitude pratique : concevoir des instruments, prévoir leur usage et s’en servir pour agir sur le monde. L’homo faber se distingue ainsi de l’animal, dont les comportements sont souvent guidés par l’instinct. Pour Bergson, cette faculté technique n’est pas secondaire : elle révèle la nature même de l’intelligence humaine, tournée vers l’action, la maîtrise de la matière et l’invention.
Couteau en os, harpons, machine à vapeur… Si nous avons tendance à l’oublier, nos inventions ont réellement déterminé la direction de nos civilisations.
À tel point que nous parlons de l’âge de pierre, de bronze et de fer pour décrire des périodes entières de notre Histoire. C’est peut-être un détail pour vous, mais la marque laissée par ces matériaux dans nos livres et sur nos frises chronologiques est loin d’être anodine. C’est là la preuve du rôle essentiel que notre rapport à la matière a joué dans notre évolution. Pour autant, le fer, le bronze et la pierre ne sont que les vaisseaux de l’expression de notre ingéniosité.
Il aura fallu être capable de former des idées de choses qui n’existent pas encore dans la nature pour transformer une matière première en outil qui répond à des besoins. Et pour que transformation il y ait, une interaction est nécessaire.
C’est ici que nos mains entrent en jeu. Prolongement de la raison humaine et outil des outils selon Aristote (Les Parties des Animaux) , nos mains font naître des objets qui décuple leur puissance et démultiplient leurs fonctions. En retour, l’impact de la création de ces outils dépasse la seule échelle individuelle. À long-terme, les nouvelles techniques qui découlent de ces outils sont adoptées par la société et génèrent de nouvelles habitudes intellectuelles et sociales.
Tenez, prenons nos couverts. Ces objets rejetés lors de leur invention sont aujourd’hui utilisés par près de 3,3 milliards d’individus pour se nourrir. Deux objets rudimentaires sont donc parvenus à transformer radicalement la manière dont nous interagissons avec nos aliments.
Hier, couteau et fourchette.
Aujourd’hui, robots et intelligence artificielle.
De simples prolongements, nos créations deviennent des remplaçants.
C’est le début de la fin des chorégraphies répétitives des Temps Modernes et peut-être la disparition programmée d’Homo Faber. Car, tandis que nous regardons ailleurs, les artisans ferment leurs ateliers, les boulangers se transforment en machines à enfourner des baguettes surgelées et même l’impensable se produit… Des bras robotiques préparent nos pizzas.
En France, pays qui compte 1,5 million d’entreprises artisanales, une entreprise sur cinq risque de mettre la clé sous la porte dans les dix prochaines années. Dans les médias, on ne compte plus les articles qui parlent des «derniers » : dernier fabricant de fourches, dernier sabotier, dernier ardoisier… À chaque départ à la retraite, c’est en même temps un fragment de notre patrimoine immatériel et de notre identité d’Homo faber qui disparaît. Dans une interview, Pascal Chabot décrit fidèlement ce qui est à l’œuvre : « le savoir informulé que détenaient les doigts de l’humanité, qui ont construit le monde en le prenant en main, est progressivement perdu. »
Entre le contexte économique, la compétition internationale et le manque de transmission entre générations… Nos savoir-faire manuels sont en effet menacés. Nos gestes, plutôt que de passer de père en fille, passent désormais d’ingénieur en machine.
Si nous y gagnons sûrement en facilité dans des industries qui ont longtemps meurtri les corps des ouvriers plutôt que ceux des machines, il serait bon de se rappeler que « la gestuelle n’est pas seulement utilitaire, elle porte une charge symbolique et esthétique, incarnant une part de mémoire collective ».
Pour ne pas oublier qui nous sommes, faisons que nos doigts caressent autre chose que les touches du clavier d’un ordinateur.
Pour qu’Homo Faber vive, faisons qu’Homo numericus ne l’enterre pas.
Un objectif qui semble lointain, mais pas inatteignable. Il ne tient désormais qu’à nous de mieux utiliser ces 4h quotidiennes que nous passons sur nos smartphones et à l’école de mettre autant les mains que les cerveaux au travail.
Mots : STACY ALGRAIN
Photos : ALIZEE BAUER pour hum média
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