Au Liban, Nohye Al Ard : un espace refuge, un outil de résistance
À Saïda, dans le sud du Liban, un jardin communautaire basé sur les principes de l’agroécologie constitue un havre de paix à une communauté soumise aux crises, aux guerres et aux affres du capitalisme.
Mots : Amélie David
Photos : Philippe Pernot pour hum média
À Nohye al-Ard (la défense de la terre), un jardin communautaire au cœur de Saïda, ville dans le sud du Liban, les arbres, le chant des oiseaux et l’odeur des fleurs d’oranger semblent tenir à distance des années de conflits, d’occupation et de violences.
En cet après-midi une voiture rouge remonte l’allée qui mène jusqu’au jardin et se gare sur le parking de terre. Fatima Zbib, 26 ans, et sa cousine en sortent. Les cousines prennent leurs outils de jardinage avant de se diriger vers la parcelle de terre que la première cultive depuis un an. Fatima s’accroupit et plonge ses mains dans la terre. « Je voulais venir ici pour la communauté, pour rencontrer de nouvelles personnes. En même temps, j’en apprends plus sur l’agriculture », explique la jeune femme originaire de Tuffahta, à environ 30 minutes en voiture de Saïda.
En louant une parcelle ici, à des prix qui varient en fonction des moyens de chacun et de la taille du terrain, les membres doivent adhérer aux principes du jardin. « Chaque membre peut planter ce qu’il veut à condition que ce soit de saison, à partir de semences paysannes et sans l’utilisation de produits chimiques, car nous fonctionnons selon les principes de l’agroécologie», explique Hady (prénom changé), l’un des initiateurs du projet.
Nohye al-Ard a planté ses premières graines en 2019. L’idée pour les activistes à l’origine du projet, est de défendre la terre, les espaces agricoles et les vergers, face à l’expansion à tout-va de l’immobilier. « Nous avions aussi remarqué que les gens avaient perdu ce lien à la terre, à l’agriculture », continue Hady, en déambulant dans les allées du jardin. Le premier terrain où était installé Nohye al-Ard a finalement été repris par les propriétaires. Depuis 2023, le jardin s’enracine sur ce terrain de 16 000 mètres carrés à quelques encablures du centre-ville.
L’initiative compte aujourd’hui une centaine de membres. « Le loyer pèse, reconnaît le co-fondateur. On doit générer des revenus, ce qui crée une tension avec notre philosophie : nous voulions un endroit hors du consumérisme. » Les membres à l’origine du projet espèrent un jour pouvoir trouver un espace public où s’installer.
Mais dans l’attente de cette opportunité, ils organisent plusieurs activités pour générer un minimum de revenus : un marché hebdomadaire avec les produits cultivés sur certaines parcelles et un restaurant, des activités culturelles et des initiations à l’agriculture, notamment pour les plus jeunes. « Il y a les bénévoles qui aident et puis d’autres membres, entre 4 et 5, qui donnent beaucoup de temps au projet. Eux travaillent ici et ont créé une coopérative », détaille le fondateur. Ces derniers prennent un pourcentage des recettes, une autre partie est destinée au loyer et le reste va dans la trésorerie commune pour la maintenance du jardin. L’initiative refuse l’aide financière d’ONG selon son fondateur pour rester indépendants et « pour ne pas tuer notre activisme. Notre but est de créer une communauté et de l’engagement. »
Plus loin, l’activiste désigne une parcelle de terre où de nombreux arbres se dressent fièrement. L’association la loue pour 6 000 dollars américains par an. « Nous avons fait ça car nous avons entendu dire que les propriétaires voulaient couper tous les arbres. Ce n’est pas un bon choix économique, mais nous allons trouver les ressources nécessaires. »
Redonner vie à la terre
Les principes et la philosophie affichés par Nohye al-Ard ont convaincu Fatima de s’investir dans ce projet. « Pourquoi nous ne voudrions pas être là ? L’idée de redonner vie à la terre est belle. Beaucoup de personnes viennent ici parce qu’il y a ce sentiment de communauté : nous parlons de choses liées à la terre, comment nous pouvons nous y reconnecter », explique l’ingénieure électrique de formation. Fatima creuse la terre et arrache de ses mains les mauvaises herbes. « Cela fait quelques temps que je ne suis pas venue malheureusement, en raison de la situation… » Elle déterre de petites carottes ensablées qu’elle tend à sa cousine. Les deux jeunes femmes font partie du million de personnes déplacées par les bombardements israéliens qui frappent le Liban depuis plusieurs mois.
Au milieu de ce chaos, Nohye al-Ard est devenue pour elle plus qu’un endroit d’apprentissage : c’est un refuge. « Pendant la guerre, je me suis toujours tournée vers l’agriculture pour me calmer, réduire mon stress. Pour moi, la nature est toujours un moyen de s’échapper », explique-t-elle. À ses côtés, sa cousine sourit et hoche la tête.
Des chiens courent autour du petit ruisseau qui veine la terre. Des chats se perchent dans les arbres. Ghida El Yaman, 55 ans de Saïda, cultive une parcelle de terre depuis 5 ans et pour elle, c’est un véritable privilège d’être dans la nature. « Saïda était autrefois célèbre pour ses vergers et ses espaces verdoyants : c’était une part de son identité. Mais aujourd’hui, l’urbanisation rapide, la pression immobilière, le consumérisme féroce et les menaces environnementales grignotent ces terres agricoles, restreignent l’accès aux espaces communs et effacent peu à peu ce lien »explique-t-elle.
Au milieu du jardin, Samir Saleh s’occupe des derniers légumes d’hiver. Ce réfugié palestinien de 52 ans travaille à Nohye al-Ard depuis deux ans maintenant. « J’aime le travail agricole, j’ai fait ça toute ma vie ! dit-il avec un large sourire. Mon père était déjà agriculteur, et il m’a transmis sa passion. » Le rêve de Samir ? Acheter sa propre terre pour y créer sa ferme. Mais au Liban, les réfugiés palestiniens n’ont pas le droit d’acquérir un bien immobilier. Ici, il peut louer deux parcelles de 12 et 16 mètres carrés où il cultive différents types de légumes et de plantes aromatiques.
Un appel d’Hady interrompt notre conversation. Il nous demande de ramener des nèfles du jardin à l’épicerie solidaire Dikken el-Mazraa, à Beyrouth, qui distribue des vivres aux personnes déplacées. Sameir aura la charge de les cueillir. Ce dernier assure de nombreuses tâches lors de ces ses venues : l’entretien de la terre, du jardin, des parcelles, du compost… Pour lui, c’est un moment de répit dans un quotidien alourdi par de nombreuses difficultés. « Je ne trouve la paix qu’en cultivant la terre. C’est devenu comme notre maison. »
Après l’entrée en vigueur d’une trêve fragile le 17 avril, et alors que l’armée israélienne consolide son occupation d’une partie du sud, empêche le retour de certains habitants en créant une zone tampon, Fatima a pu retrouver son village de Tuffahta. Mais c’est bien à Nohye al-Ard qu’elle continuera de cultiver son lien à la terre avec les autres membres de la communauté. Pour les activistes, le pari est en partie gagné dans une région traversée par les crises et les conflits et dans un pays fragmenté. Pour Ghida El Yaman : « Nohye Al Ard est aussi une forme de résistance à l’occupation : un geste par lequel on reprend possession de l’espace. En cultivant la terre, on ravive ce lien profond qui nous unit à elle, comme au lieu auquel nous appartenons. »
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