Aux Jardiniers, l’art contemporain prend racine à Montrouge

À Montrouge, dans les Hauts-de-Seine, un ancien site industriel reconverti en tiers-lieu mêle restauration, art contemporain et réemploi. Derrière ses briques chargées d’histoire, Les Jardiniers cultive une tentative d’équilibre, jamais tout à fait résolue, entre économie, création et engagement écologique, porté par des artistes, des commissaires, des amis. 

 
Le service du midi vient de s’achever. Les voix se sont tues, ne restent que quelques verres encore tièdes et la lumière, déjà, qui s’installe. Elle traverse les hautes baies vitrées en oblique, découpée par une structure métallique qui évoque, sans pastiche, un certain imaginaire à la Gustave Eiffel. Dans ce calme revenu, Les Jardiniers dévoile une autre facette, celle d’un lieu qui hésite encore entre plusieurs vies.
 
À l’extérieur, l’architecture de briques intrigue. Une pancarte discrète signale l’entrée de ce lieu hybride ouvert il y a deux ans. Peu de choses laissent deviner ce qui se trame derrière ces murs épais, héritage d’un passé industriel dense. Montrouge, longtemps marquée par l’armement, abritait ici une partie du groupe Ratier jusqu’en 1945. Dans ce bâtiment, le seul encore debout, des hélices étaient fabriquées pour des avions de chasse, notamment durant la Première Guerre mondiale. Après la Seconde, l’usine change de fonction, fragmentée en espaces municipaux. Dans les années 1990, la fonderie cède la place au végétal : les jardiniers de la ville investissent les lieux, y entreposent outils et plantations à l’abri du gel. En 2019, un appel à projets est lancé par la mairie. Fabrice Hyber et des anciens du Rosa Bonheur sont alors sur le coup. Le Covid passant par là, le projet stagne. Adrien van Melle-Nehama et ses associés reprennent alors, avec l’idée d’en faire un lieu moins fermé, plus poreux, où l’art contemporain ne reste pas entre initiés. « L’idée, c’était de créer un équilibre entre l’espace restauration, qui finance tout le projet, et l’art contemporain. »
 
L’établissement ne bénéficie pas de subventions et devait être remis aux normes. Un an de travaux sera nécessaire. Des égouts aux fenêtres, les travaux sont réalisés à leurs frais. Au plafond, les marques des anciens murs de bureaux subsistent. Diverses cloisons ont été abattues, tandis que l’ancien quai de déchargement pour les camions a été transformé en entrée.« On a essayé de garder le maximum de ce qui était présent, d’y toucher le moins possible afin de préserver l’âme du bâtiment, réutiliser ce qui est déjà là ». Le bâtiment ayant été contraint d’être partagé en deux, une autre solution s’impose : l’encadrement vert de cette grande grille de type Eiffel. « C’est une séparation qui avait été mise en place à l’époque par les jardiniers avec une grille. Visiblement, ils se volaient les plantes entre eux, ou du moins à la municipalité. C’est pour cela qu’ils ont créé une sorte de prison à plantes, qui permet quand même qu’elles baignent dans la lumière. »
 
Partout, des solutions de fortune deviennent des partis pris, un triangle découpé dans le mur pour éviter de trop creuser, ailleurs, des matériaux laissés bruts, presque par nécessité. Le lieu repose sur une tension permanente : la restauration comme moteur économique, l’art contemporain comme colonne vertébrale. « C’est un peu mon essence », confie Adrien Van Melle-Nehama, formé aux Beaux-Arts. Ils exposent mais lancent surtout des invitations. Auparavant, il travaillait dans un tiers-lieu beaucoup plus confidentiel, sans dimension commerciale. « C’était une niche. 99,9 % des personnes qui venaient aux expositions étaient des artistes ou des commissaires du monde de l’art contemporain. Ici, c’est l’inverse. On ouvre sur l’extérieur. » Le pari n’allait pas de soi dans cette commune des Hauts-de-Seine, davantage associée aux bureaux qu’aux friches culturelles. Ces derniers leur assurent pourtant une belle clientèle le midi, qui tend à revenir. « Ils viennent déjeuner, puis veulent voir ce qu’il y a derrière. Ça change du monde de la finance, c’est sûr ! » continue le chef cuisinier Quentin Le Besnerais. 
Entre deux rendez-vous, les salariés se laissent tenter par une exposition, s’attardent, reviennent parfois le soir pour un concert. Une porosité s’installe entre les usages, sans que personne ne semble vraiment l’avoir planifiée.
 
L’écologie, fil discret mais réel, affleure par touches. Le bar privilégie des collaborations françaises, majoritairement bio. Le mobilier est issu de la récupération, assemblé sans chercher à masquer ses origines. Sur la carte, l’équilibre reste cependant plus délicat. Impossible, pour l’instant, de se passer totalement de viande. « On ne s’attendait pas à ce que ce soit si difficile », reconnaissent-ils. Les convictions se heurtent aux habitudes, et le compromis devient la règle.
 
Le lieu vit au rythme des jours, avec des DJ sets le jeudi, des concerts le vendredi et un brunch le dimanche.  Sollicités à plusieurs reprises, notamment lors des élections, les fondateurs refusent toute récupération politique, tenant à préserver une certaine indépendance. Louise, 34 ans, a découvert le lieu par hasard. Venue y travailler ce midi, elle sirote un bissap. « C’est un lieu où l’on peut venir avec un collègue, une copine, un amoureux, des enfants. C’est très variable selon le jour et l’heure. » 
 
Au fond, l’espace d’exposition constitue le cœur hybride du lieu. Actuellement, l’artiste Léo de Boisgisson interroge notre rapport à la consommation à travers la nourriture, brouillant les frontières entre regard esthétique et critique sociale.  Tout semble familier couleurs, textures, formes  puis quelque chose déraille, comme une image trop parfaite pour être réelle. Reste une autre légère dissonance. Les plantes, justement, semblent aujourd’hui en retrait. Quelques pots à l’entrée, des succulentes un peu fatiguées, comme oubliées dans un coin. Ironie douce pour un lieu baptisé Les Jardiniers. « On n’a pas vraiment la main verte… et les clients nous charrient vis-à-vis de ça. »
 
Dehors, le printemps s’installe. À l’intérieur, les plantes survivent comme elles peuvent. Peut-être que c’est là, aussi, que se joue le projet : faire tenir ensemble des choses qui, au fond, ne poussent pas toujours dans la même direction.
En savoir plus :
Les Jardiniers
 
Mots : Camille Balland 
Photos : Alizée Bauer 
 

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Adrien Van Melle-Nehama & Quentin Le Besnerais par Alizée Bauer pour hum média

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