Lauriane Miara « Porter la voix des milieux sauvages, de ceux qui ne font pas beaucoup de bruit. »

Le 19/04/2026
Interview par Solène Roge
Photo D. Daviet

 

Il faut parfois disparaître pour voir vraiment. Dans les montagnes où elle vit et les territoires qu’elle traverse, Lauriane Miara s’efface, observe, puis dessine. Ses aquarelles disent la beauté et la fragilité du monde sauvage, sans jamais forcer le trait. Rencontre avec une artiste qui a fait de l’attention au vivant une pratique quotidienne, presque un acte politique.
 
Lauriane Miara- Photo de M.Daviet(©)
Quand as-tu choisi de faire de l’illustration ton métier ?
 
Le dessin a toujours été là. Quand j’étais petite, j’étais extrêmement timide, je parlais très peu. Le dessin me permettait d’entrer en contact avec les autres. Mais je n’ai jamais pensé en faire mon métier. Je ne viens pas d’un milieu artistique : j’ai grandi à la campagne, dans un contexte où l’art, c’est au mieux un loisir, certainement pas un travail. J’ai fait des études en sciences sociales puis dans l’environnement, sans trop savoir où ça me mènerait. Donc, en bonne Occidentale un peu perdue, je suis partie en voyage. J’ai traversé l’Alaska avec deux amis. Il y a eu un avant et un après dans mon rapport au monde sauvage. Et puis un jour, j’ai su que le parc de la Vanoise cherchait un illustrateur. J’ai été retenue et tout a commencé.
 
Tu parles d’un avant et d’un après l’Alaska. Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ?
 
J’ai pris une claque. Esthétique d’abord. J’avais déjà connu de grands espaces, notamment dans les Alpes, mais l’Alaska, c’est autre chose. C’est un territoire infini. Et c’est ça qui est resté. Cette sensation d’infini. Je pense qu’aujourd’hui, dès que je pars, c’est pour retrouver ça. Au niveau du dessin, ça a tout changé aussi. Avant, je dessinais des portraits, des paysages et des animaux, mais je n’assumais pas pleinement. Dans l’histoire de l’art, ce qu’on appelle la « nature », c’est plutôt un décor. On parle de « paysage » en arrière-plan. En Alaska, j’ai commencé à me dire que ces grands espaces pouvaient être des sujets à part entière. Que ce n’est pas secondaire.
 
Et quand tu es seule face à cette immensité, qu’est-ce que tu ressens ?
 
C’est un sentiment de respect. Un mélange d’éblouissement et de peur. Je pense que le respect, c’est ça au fond : un peu de crainte devant quelque chose de plus grand que soi. Ça fait peut-être un peu « babos » de dire ça, mais c’est vraiment ce que je ressens : une forme de révérence envers cette force, envers la Terre, envers le vivant.
 
Qu’est-ce que le vivant pour toi ?
 
Le vivant, ce sont ces endroits où cette puissance naturelle peut s’exprimer. La nature sauvage, finalement. Et c’est quelque chose que je cherche constamment. Quand j’étais enfant, je vivais à la campagne, au milieu des champs cultivés. La nature était très contrôlée. C’était la nature-ressource, la nature-produit. Même si je ne me le formulais pas encore comme ça, je faisais déjà la distinction entre nature domestiquée et nature sauvage, celle que j’allais chercher près des ruisseaux ou dans les rares espaces boisés. Aujourd’hui, de la même façon, j’ai ce besoin de partir retrouver de grands espaces sauvages. Des endroits vides de toute intervention humaine, comme dans les pays scandinaves où je me rends régulièrement en train. Car même dans les Alpes, où je réside, il y a toujours un télésiège, un aménagement, quelque chose qui vient rompre cette sensation d’infini, ce sauvage de plus en plus difficile à retrouver.
 
Dessiner cette nature sauvage, c’est aussi une façon de la retrouver ?
 
Je dirais même que c’est un moyen d’entrer en contact avec elle, avec ce que je suis en train de dessiner. Ça peut être un arbre, par exemple. Ce n’est pas mystique, c’est juste une question d’attention. J’aime m’asseoir, prendre le temps de regarder, de noter les détails. Et surtout de sentir ce qui se passe, d’attendre que les oiseaux reviennent ou qu’un animal passe. Pour ça, je me fais très discrète, presque immobile. Je disparais. Très vite, la vie reprend son cours. Les animaux repassent, les bruits changent. C’est une expérience que chacun devrait faire régulièrement, même sans dessiner. Juste s’asseoir sans faire de bruit et observer. Ça permet de comprendre que le vivant est partout autour de nous, et que quand on passe, même en marchant, on le perturbe déjà.
 
 
Qu’est-ce que cette pratique d’observation t’a appris sur la nature ?
 
Le dessin d’observation me donne une compréhension plus fine des milieux. J’habite dans la même vallée depuis huit ans, je vais souvent dans les mêmes endroits. Et comme j’y vais plusieurs fois par semaine, je vois l’évolution au fil des saisons, mais aussi des années. Je vois si les hirondelles de rocher reviennent plus tôt ou plus tard d’une année sur l’autre. Et ça, c’est grâce au dessin. Si je passais en courant, si je ne prenais pas le temps, je ne pourrais pas observer tout ça.
 
Espères-tu faire passer un message à travers tes peintures ?
 
J’essaie de porter les voix de milieux sauvages, de ceux qui ne font pas beaucoup de bruit, pour inviter au respect. C’est aussi pour ça que je dessine souvent les humains en tout petit, comme pour les remettre à leur place ! D’ailleurs, je n’en dessine plus beaucoup, je laisse toute la place à la nature. Pour autant, j’essaie d’éviter certains écueils, notamment de proposer une nature surnaturelle. J’observe ça dans beaucoup de documentaires : on vend une nature qui est plus que ce qu’elle est. Il faut toujours que ce soit spectaculaire pour que ce soit considéré. J’essaie au contraire de rester fidèle à la nature, avec des teintes proches de ce que je vois, des teintes un peu éteintes, notamment. En fait, j’ai un problème avec l’injonction à l’émerveillement qu’on entend partout en ce moment. « Émerveillez-vous, émerveillez-vous ! » Mais ce n’est pas si simple ! Et surtout, ça ne suffit pas. L’émerveillement, ça ne dérange personne, politiquement. Pendant qu’on s’émerveille de la nature, les entités qui la détruisent sont tranquilles. C’est une façon de dépolitiser la question.
 
Tu te considères comme une artiste engagée ?
 
Je ne sais pas si le dessin a le pouvoir de changer les choses. Mais si ça touche une personne, c’est déjà bien. Après le film (L’art vivant, de Jean-Marc Chevillard pour la RTS, 2024, ndlr), j’ai reçu des milliers de messages de personnes touchées par mes dessins et mon message. Mais aussi de gens qui me disaient : « Ça m’a donné envie d’aller en Laponie, j’ai pris mes billets d’avion ! » C’est l’opposé de ce que je veux transmettre. Donc mesurer l’impact réel de mes peintures est assez compliqué. C’est pour ça que je me rapproche d’associations qui, elles, savent agir sur le plan politique. Je travaille actuellement avec Marges Sauvages, fondée par le glaciologue Jean-Baptiste Bosson. Son idée, c’est que les glaciers des Alpes sont finis, que de nouveaux écosystèmes se développent à ces endroits et qu’il faut les protéger tout de suite. Il est en train de créer de nouveaux statuts de protection pour ces écosystèmes post-glaciaires. Je trouve ça très intéressant. Ça pose aussi la question de notre rapport aux milieux sauvages, de notre besoin de faire quelque chose de chaque espace. Je travaille sur une bande dessinée à ce sujet. Je vais en publier une autre sur un voyage que j’ai fait à bord d’un voilier d’expédition scientifique au Groenland. La bande dessinée, c’est une belle façon de raconter des histoires et de faire passer des messages.
 
Dans ce fameux film, tu dis : « Ça sert à ça, être adulte : réaliser les rêves qu’on avait enfant. » Tu as réussi ?
 
Quand j’étais petite, mon rêve, c’était de sauver la planète. Rien que ça ! Aujourd’hui, en faisant passer des messages par le dessin, en travaillant avec des associations, j’ai l’impression de faire une petite part du boulot. Même si j’espère pouvoir faire plus. Et puis il y a ce sentiment de liberté. Petite, c’est surtout ça que je voulais. Me sentir libre. J’y arrive dans pas mal d’aspects de ma vie. D’une manière générale, je pense qu’être en accord avec ce qu’on pense et ce qu’on fait, c’est déjà un très beau rêve à réaliser.
 
 
La bande dessinée de Lauriane Miara sur son voyage sur un voilier scientifique au Groenland sortira cet été aux Étages Éditions. Celle sur les écosystèmes post-glaciaires sortira en 2027 chez Actes Sud. Son travail est à découvrir sur laurianemiara.com
 

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