Sasha Bogdanoff « Plus jeune, je fantasmais sur les Waldschule, ces écoles de la forêt nordiques. »
En classe, Sasha s’évadait souvent par la fenêtre, happée par le dehors. À 36 ans, devenue chanteuse, autrice-compositrice et co-fondatrice d’une école nichée dans les bois, elle a transformé son regard d’enfant en vocation. Celle de créer, de transmettre et de se relier, au coeur de la forêt. Inaugurée en 2023, son école alternative Les Petites Ruches, accueille aujourd’hui une trentaine d’élèves. Pionnière des forest schools à la française, elle incarne un concept encore discret mais qui séduit de plus en plus de familles.
Des racines militantes
Dans la forêt de Fontainebleau où nous nous retrouvons, Sasha apparaît comme un esprit sauvage: de longs cheveux encadrent son beau visage aux yeux clairs, à ses côtés se tient son chien, un grand loup blanc. De manière douce, la jeune femme raconte qu’elle a grandi en ville, mais que chaque week-end, son père l’emmenait grimper ici, dans cette forêt. Elle se souvient qu’alors, tout était possible. « Je me sentais vivante, libre d’imaginer. » Cette expérience de la forêt émancipatrice ancre en elle un désir féroce de vivre sans entraves.
Sa famille, cosmopolite et en avance dans bien des domaines, joue certainement un rôle dans cette quête. Sasha évoque sa grand-mère, originaire d’Allemagne, qui cultivait une ferme en biodynamie. Et sa propre mère, qui marchait des kilomètres, pour se procurer une alimentation ayant été produite de manière respectueuse. Fidèle à ce rapport au monde éloigné des standards, la jeune femme choisit de reprendre cet héritage à sa manière, en s’installant dans cette forêt il y a dix ans de cela. Et c’est sous les vieux chênes, dont les feuilles découpent en vagues légères la lumière, qu’elle nous raconte son parcours.
La voie de la forêt pour grandir
En classe, Sasha se pliait aux règles mais rêvait d’un espace plus souple, comme dans les Waldschule, ces écoles de la forêt nordiques. Ce rêve enfantin refait surface lorsqu’elle devient mère à son tour. Elle découvre alors les écoles démocratiques américaines, inspirées du modèle de la Sudbury Valley School et le livre de Peter Gray, Libre pour apprendre, qui est une véritable révélation.
Mais en France, le terrain n’est pas encore mûr et ces écoles peinent à s’implanter. On recense à peine une quarantaine de forest schools sur tout le territoire. Un chiffre dérisoire rapporté aux plus de 2 500 écoles privées hors contrat. Ces initiatives restent marginales, et suscitent souvent la méfiance des institutions. Sasha se heurte donc à un premier échec. Puis, c’est la rencontre avec Alexandra Lof et Kristen Daeschner qui vient tout changer. Ils portent le même désir: fonder une école dans les bois, mais inclusive cette fois, ouverte également aux enfants neuroatypiques, en souffrance dans le cadre bétonné et bruyant du système classique. « C’est un coup de foudre, et en neuf mois nous avons fait naître ensemble ce projet, comme on met au monde un enfant. » Une yourte sort de terre, construite en bois et matériaux recyclés, avec l’aide d’une centaine de bénévoles. Une aventure collective soutenue par la Fondation Kairos (Institut de France), qui leur décerne le premier prix de la nouvelle école innovante, doté de 30 000 euros. Deux ans après l’ouverture de la primaire, une maternelle voit le jour, inscrivant ainsi leur projet dans la durée.
Et pourquoi ça marche? Car dans cette école des Petites Ruches à Moret-sur- Loing, les enfants sont immergés en pleine nature. La classe mélange les niveaux et les différences. Cette altérité qui s’émerveille ensemble face au vivant, permet un espace de rencontre et d’échange. On apprend des autres et à son rythme. Les besoins fondamentaux de mouvement, d’espace et de temps sont respectés. Les neuroatypiques souvent mis en échec dans les structures proposées par l’Education nationale, retrouvent ici une place et un équilibre. Une approche de pédagogie par la nature qui pourrait susciter des vocations parmi les pédagogues de demain, car peu de personnes encore sont initiées à cette manière peu commune d’enseigner. Les enfants, que Sasha surnomme affectueusement ses « petites abeilles », grandissent dans un cadre pensé pour construire un avenir plus viable et solidaire. Et l’on rêve que cette initiative s’essaime tant le débat sur l’école publique, ses cours bétonnées et ses classes saturées, appelle à repenser une éducation plus inclusive, plus sensible, et plus proche du vivant.
Des branches plus vastes que le ciel
Mais Sasha est avant tout chanteuse. Elle écrit et compose, le plus souvent en marchant dans les bois. Son univers mêle ses origines métissées (africaines, américaines françaises et russes) à la chanson française dans une même quête de liberté. C’est l’année dernière que parallèlement à son école, elle inaugure Les Voix de la Forêt, ateliers conçus pour chanter à ciel ouvert, sans partition, ni jugement. « On croit ne pas savoir chanter. Pourtant, c’est un besoin fondamental. Et la forêt est une véritable caisse de résonance pour se libérer de ses émotions. » Ces ateliers prolongent la pédagogie mise en place aux Petites Ruches. Apprendre autrement, en se reliant à la nature et en respectant les rythmes du corps et de l’âme. Chanter dehors, comme apprendre en forêt, devient un acte de libération et de transmission.
Et ce n’est pas un hasard si la voix est ce qu’elle propose comme outil d’émancipation. Ce travail s’enracine dans une histoire familiale marquée par la musique et la lutte. Son arrière-grand-père, Roland Hayes, premier chanteur d’opéra noir reconnu internationalement, avait mis sa voix au service du combat pour les droits civiques. Ce destin, Sasha est allée le retrouver au terme d’une quête identitaire bouleversante, illustrée dans son album Back to Roots. Partie à 25 ans sur les traces de ses ancêtres afro-américains, son voyage l’a conduite en Côte d’Ivoire, au village de Kanga Nianzé, dernier lieu où son aïeul avait posé le pied avant d’être déporté. Là, elle est intronisée « Nana Golé Emi », gardienne de la lignée. À travers ces morceaux dont celui intitulé, Mississippi Blues, elle revient sur ses racines, avec des sons à la croisée de la folk, du gospel et du blues.
Naviguant entre musique et pédagogie, toujours dans une même quête de connaissance de soi et d’émancipation, Sasha Bogdanoff cette femme hors-cage, prouve qu’on peut faire grandir nos âmes en mêlant nos voix et nos différences à l’ombre des arbres.
SASHA BOGDANOFF
Chanteuse, autrice-compositrice & co-fondatrice de l’école alternative Les Petites Ruches
Forêt de Fontainebleau – Moret-sur-Loing
Mots : Pauline Lécrivain
Photos: Elsa David Regard & Danielle Voirin & Les Petites Ruches
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