Pratiquer le longe-côte : « on est loin d’un sport de mamies ! »
Inventé au début des années 2000 à Dunkerque dans le Nord, le longe-côte s’est imposé tout le long du littoral français. Pourquoi séduit-il et que raconte-t-il de notre rapport à l’eau et à la marche ? Reportage en Bretagne où une vingtaine d’associations accompagnent pratiquantes et pratiquants toute l’année.
par Arièle Bonte
Photos : Maud Veith pour hum média
Le 29/06/2026
A Locquirec, petite station balnéaire en forme de virgule, les plages qui longent le littoral ont été investies de toutes parts. Surfeurs et surfeuses glissent sur des vagues, voiliers, embarcations de pêche et petits bateaux à moteur se balancent sur la mer. Sur la plage du fond de la Baie, des baigneurs et baigneuses se rafraichissent dans une eau à moins de 15 degrés. Certains portent des combinaisons en néoprène tandis que d’autres s’immergent en simples maillots de bain. Sur le sable, les peaux brunissent, les enfants jouent, la vie est douce en ce samedi ensoleillé du mois de juin.
Un sport « assez jeune »
Sur les coups de dix-sept heures, alors que la marée est bientôt à son apogée, un curieux groupe s’avance vers le rivage. Une dizaine de femmes, trois hommes, tous flanqués d’un t-shirt fluo par-dessus leur combi, se rassemblent en cercle devant la mer. Mouvements de poignets, les bras s’élargissent au-dessus de leur tête et leurs hanches s’agitent en gestes synchronisés. C’est Xavier Pillet qui donne le rythme. Lunettes sportives sur le nez, des pagaies posées sur le sable à ses pieds, le président de l’Association Nautique Saint-Efflam (Côtes-d’Armor) indique les enchaînements à exécuter pour s’échauffer. La session de longe-côte qu’il anime est sur le point de commencer.
« Ce sport est assez jeune. La discipline a été inventée en 2005 par Thomas Wallyn, un entraîneur d’un club d’aviron de Dunkerque. Il a imaginé une nouvelle technique d’entraînement pour les rameurs de son club avec des pagaies, leurs corps immergés dans l’eau du nombril jusqu’aux épaules », raconte l’animateur.
Depuis,la pratique a évolué, pouvant s’effectuer sans pagaie, et s’est propagée sur l’ensemble du littoral français, des plages normandes jusqu’aux Landes en passant par les côtes méditerranéennes. En Bretagne, on recense une vingtaine d’associations dédiées à la discipline, sans compter les adeptes occasionnels.
Bernard Kalaora, professeur honoraire de sociologie et ancien conseiller scientifique du Conservatoire du littoral, possède une maison depuis une cinquantaine d’années sur le littoral normand. Le sociologue estime avoir observé les premiers groupes de longeurs « il y a cinq ou six ans » avec une fréquentation « en progression, certainement en lien avec le Covid et le développement de la randonnée sur le littoral ». Pour lui, le longe-côte semble s’adresser à des gens qui veulent rester en forme. « Le motif de la santé rentre davantage en ligne de compte que l’observation du littoral. Est-ce que cette activité touche toutes les couches de la population ? Dans la Manche, j’observe une majorité de retraités récemment installés dans le Cotentin. Il existe encore une forte opposition entre les gens du bocage et les gens de la mer, c’est-à-dire ceux qui résident à proximité du littoral, qu’il s’agisse de résidences secondaires, retraités ou pratiquants du nautisme. Tous les agriculteurs que je connais ne fréquentent pas le littoral, hors de la pêche à pied. Ils n’ont pas le temps, et la plage ne fait pas partie de leur pratique de loisirs. »
Un bien-être physique
Ce jour-là à Locquirec, Xavier Pillet a justement prévu une séance dite de « loisirs » par opposition aux séances sportives qu’il anime également toute l’année, été comme hiver, sous sa casquette d’entraîneur.
Une fois dans l’eau, quelques frissons parcourent les corps immergés jusqu’à la taille. Xavier Pillet conseille d’avancer en sautillant. Passé quelques minutes, le corps s’habitue et le groupe progresse d’un bord à l’autre de la baie, en marche aquatique, avant de passer à la position longe-côte : le corps engagé, penché en avant, on progresse à une allure soutenue. Parfois les unes à côté des autres, en grappe, ou les unes derrière les autres, par procession de trois. Toujours, les rires fusent entre les groupes qui se forment et se déforment.
Véronique, 65 ans, est infirmière retraitée, installée en Bretagne après avoir vécu à la montagne. En arrivant dans la région, elle a cherché à retrouver une activité sportive en pleine nature. Elle a découvert le longe-côte au forum des associations il y a deux ans et demi. « Je suis devenue une adepte », affirme celle qui pratique la compétition « comme un jeu » et prépare son examen pour devenir animatrice diplômée. « J’aime ce sport pour son aspect convivial et ludique », décrit Véronique. « On fait travailler tous les muscles et cela apporte un bien-être physique. »
Claire, 50 ans, agent territorial spécialisé des écoles maternelles (ATSEM), partage le même avis. Elle aussi longe le littoral breton à toutes les saisons. La quinqua insiste sur l’importance du grand air. « L’hiver, c’est une autre histoire », s’amuse-t-elle, décrivant des pratiquantes frigorifiées par le vent et le froid sur le parking de la plage de Saint-Efflam, à quelques kilomètres de là.
Un point de vue dynamique du paysage
Bernard Toulier, conservateur général honoraire du patrimoine et auteur de Tous à la plage ! Villes balnéaires du XVIIIesiècle à nos jours (éditions LienArt), a été un pratiquant occasionnel de longe-côte. « Je n’avais pas d’appareil photo mais j’ai pris beaucoup d’éléments dans les yeux », se remémore l’historien avec enthousiasme.
« Grâce à mes repères historiques et topographiques, je suis obligé de faire marcher ma tête, mon imagination et mes neurones. La vue du paysage en contre-plongée offre toute une série de dénivelés de la mer à la terre. Au premier plan, on observe les baigneurs ou les baigneuses. Puis au-delà, s’ouvre toute une série de plans étagés en terrassement : avec la plage de sable, l’estran – l’espace entre la basse et la haute mer. Un peu plus haut, on remarque les tentes de plage et les cabines, puis les digues. Commencent ensuite à apparaître des espaces verts et enfin, les premiers rangs de villas ».
Pour l’historien, cette expérience du littoral est unique par sa pratique en mouvement. Bernard Toulier parle alors d’une observation « scénique et cinétique » : “c’est comme si l’espace se mettait en scène”. Et d’ajouter : « Pour la première fois avec le longe-côte, on regarde la ville depuis la mer. J’aime cette façon de voir le panorama marin à l’envers et l’histoire qui s’y déroule tout en étant obligé d’être éveillé pour ne pas glisser, tomber, suivre le courant, éviter une vague. C’est un point de vue dynamique de l’histoire. »
La vue depuis la baie de Locquirec confirme les promesses de Bernard Toulier. Sur la terre, le camping municipal s’étend le long de la côte, avec ses camping-cars, caravanes, cabanes en bois et roulottes installées à l’année. Au large, on admire un panorama de carte postale avec le port de Locquirec et ses bateaux amarrés, les premières falaises des Côtes-d’Armor et les longues plages étendues de Saint-Michel-en-Grève.
La cohésion du groupe
Myriam est une nouvelle recrue. Cette professeur des écoles a testé le longe-côte lors des portes ouvertes de l’association en avril dernier. Un mois plus tard, elle confie : « avant d’essayer, je me disais que ça allait être cool et apaisant mais on est loin d’un sport de mamies ! », plaisante celle qui l’apprécie aussi pour son aspect social. « On rencontre du monde dans une bonne ambiance ».
« Quand je longe toute seule c’est parce que j’ai raté une séance et que j’ai besoin d’être dans l’eau pour décompresser de ma journée », ajoute Claire. Nathalie, 61 ans, travaille dans un Ehpad. Elle a commencé le longe-côte parce qu’elle avait besoin de se dépenser. « J’adore l’eau, c’est mon élément. Parfois, j’ai besoin d’être seule mais finalement, ça m’a vite plu d’être en groupe ». Pour Véronique, le groupe ne s’oppose pas à une approche contemplative : « On peut être en groupe et faire sa longe, en restant dans l’introspection ».
« La pratique en tant que telle ne dit rien des gens qui s’y adonnent. On ne peut pas la traduire comme étant forcément engagée dans une vision du monde », souligne Jean Corneloup, sociologue des sports de nature au laboratoire Pacte de Grenoble et maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand.
Pour lui, la pratique du longe-côte peut se décliner de plusieurs manières : sportive (“avec une logique de performance et de domination de la nature”), centrée sur soi et son bien-être (“avec une approche de la santé active”) ou encore hédoniste (“aller se baigner avec une sorte d’intention d’être dans l’eau pour son propre plaisir”).
Enfin, et c’est la forme qui intéresse le plus le sociologue : l’éco-récréativité. « On est dans un moment d’écologie des profondeurs, dont l’intention est de considérer que le bien-être passe par des immersions prolongées dans la nature où la temporalité va jouer un rôle important. Plus on va être dans une temporalité importante, plus il va y avoir de transformation sur le moi et le rapport au monde ».
Le longe-côte, comme la randonnée ou le VTT, implique cette « immersion douce et lente » de l’environnement où “la nature n’est pas seulement un objet ou une ressource. On considère qu’on ne va pas la dominer mais se laisser aller dedans, dans l’intention de retrouver une sorte d’éco-spiritualité avec le milieu dans lequel on est.”
Pour Jean Corneloup, c’est en cela que le longe-côte peut devenir politique. « D’autant plus qu’on est dans une culture de la plage qui n’est pas la plus dominante. Ces pratiques sportives vont un peu plus loin, notamment parce qu’elles sont aussi pratiquées par des locaux qui viennent bousculer l’ordre existant et corporel. Elles ne sont pas individuelles. Elles s’inscrivent dans une communauté locale qui favorise à repenser le commun pour faire société. Ce sont des luttes de pouvoirs qui participent à renouveler la culture de la plage », résume le sociologue.
Le groupe est d’autant plus important que Véronique, la future animatrice diplômée, rappelle l’importance de la sécurité. « Le ministère pousse à la pratique en groupe », abonde Xavier Pillet. « On a déjà géré des doubles crampes, il faut pouvoir réagir en cas de problème. » Dans la mer, il n’y a jamais de risque zéro. En mai dernier au Conquet (Finistère), trois personnes sont décédées. Les conditions climatiques et la houle auraient déstabilisé les longeurs, a indiqué Jean-Luc Milin, le maire du Conquet dans des propos rapportés par 20 Minutes.
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