« Le Chant des Mondes » l’exposition du festival Anticipation qui remet l’humains à sa juste place dans le vivant

Pour sa troisième édition, du 18 au 21 juin, le festival Anticipation investit la Gaîté Lyrique autour de la biodiversité et d’une devise sans détour « tous vivants ». Son point d’orgue : l’exposition Le Chant des Mondes
 
Mots  : Jessica Bros 

Photo : Victoria Tanto & Nicolas Jacquemin

Publié  le 19/06/2026
 
Paris, 17h30. Le thermomètre s’obstine en ce mois de juin. Sur le parvis de la Gaîté Lyrique, le bitume a fini par recracher toute la chaleur accumulée durant la journée. On quitte la fournaise extérieure pour entrer dans la Gaîté Lyrique, où se tient l’exposition du festival Anticipation. L’air semble changer de densité, et ce n’est pas seulement la fraîcheur des murs,  c’est l’intention qui s’y déploie. Pendant quatre jours, le festival décline, gratuitement, talks, ateliers, projections et concerts sur les enjeux de la biodiversité. Mais aussi une exposition : Le Chant des Mondes, qui réunit plus de 16 artistes. Et celle-ci tient en un geste à contre-courant : ralentir nos sens. « C’est une expo qui développe d’autres postures d’attention au vivant, notamment par la question de l’écoute, dans un monde déjà saturé d’images, on a fait le choix artistique de valoriser ces questions d’écoute, de création sonore », explique la co-commissaire de l’exposition, Anna Tardivel. Elle la place sous le patronage de Rachel Carson  dont Le Printemps silencieux alertait dès 1962 sur la disparition des insectes et des oiseaux  et de la penseuse indienne Vandana Shiva, qui appelle à résister aux « monocultures de l’esprit ».
 
L’humain à sa juste place
Pour l’éprouver, il faut entrer dans l’exposition. Dans une pénombre fraîche, une première alcôve diffuse A Symphony of Silence, le film de Philippe Roux, où insectes, plantes, champignons et un humain entrent en symbiose. « Je me suis posé la question de comment permettre aux spectateurs de rentrer dans un état primaire, à l’écoute de l’organicité du monde, des sonorités du monde », explique le réalisateur. Son récit s’ouvre sur un escargot « qui nous guide vers le pays des morts », pour un trajet qui s’achève en « une forme de résurrection ». On en ressort l’ouïe aux aguets.
 
C’est tout le programme. Un peu plus loin, Cécile Beau a planté une forêt miniature de fougères, de prêles et de mousses. « Tout ce que vous voyez là, ce sont des espèces qu’on appelle panchroniques, c’est-à-dire des fossiles vivants », pose l’artiste, certaines remontant à « 250 millions d’années ». « Je voulais recréer une sorte de paysage du lointain. Elles n’ont pas vraiment évolué, mais elles ont le droit d’exister, c’est le témoin de temps passés. » Et puis il y a le son, qu’elle a reconstitué : « Ce que vous entendez, c’est une interprétation du jurassique. On a trouvé des traces fossiles de grillons et de leurs élytres qui nous permettent de savoir qu’ils avaient exactement ce son-là. »
 
Au plafond, des textiles tendus semblent rongés de l’intérieur : Mycelium Pattern n°8, du duo Aléa Work. « Ça fait partie d’une série qu’on travaille en collaboration avec le mycélium, la partie racinaire des champignons », expliquent les designers. « Le mycélium a la capacité de digérer des colorants textiles, même synthétiques. Il y a une capacité régénérative qu’on explore pour créer des motifs, mais aussi un potentiel dans le recyclage des textiles les colorants posent un énorme problème. »
Dans une autre salle, un vieux piano mécanique joue tout seul. « Ce que vous entendez, c’est une composition faite à partir de codes génétiques : à gauche celui d’une plante, à droite celui d’un humain », explique Antoine Bertin. Le point de départ ? « Un fun fact internet : on est 60 % identique aux plantes, génétiquement. » Pour l’artiste, cette parenté est « la preuve, le fossile de notre relation, du jour où on était un même être vivant, plante et humain ». L’instrument lui-même, un pianola des années 1800, ajoute une couche de sens : sept essences de bois, touches en ivoire et en ébène, soufflets en peaux d’animaux, « vernis fait à partir d’insectes écrasés ». Un instrument qui dit, à lui seul, tout ce que la musique humaine doit au vivant.
 
Jusqu’aux murs qui parlent. Ces parois claires qui découpent l’exposition ne sont pas un décor anodin. « On s’est intéressés au chanvre, un matériau assez oublié aujourd’hui, qui a mauvaise presse parce qu’on l’associe à la weed, au cannabis », sourit l’un des concepteurs de l’atelier CRAFT, chargé de la scénographie. « Mais ça, c’est du chanvre non récréatif, aujourd’hui très utilisé dans l’isolation thermique des maisons. »  Le vivant n’est plus seulement le sujet de l’exposition, il en est la matière.
 
L’humain à sa juste place
 
Tout cela, les organisateurs du festival Anticipation l’assument comme un geste politique. Vincent Cavaroc, directeur artistique de la Gaîté Lyrique, pose le cadre, il est désormais du « rôle des acteurs de la culture et des artistes d’interpeller » la société. Loin d’une démarche utilitariste, cette mission s’apparente à celle de « lanceurs d’alerte » car, prévient-il, « si on ne fait pas ce travail, il y a plus grand monde qui va le faire à notre place ».
 
L’enjeu de cette édition, toujours selon Vincent Cavaroc, est de créer un espace de dialogue inédit, « un croisement entre des penseurs, entre les artistes, entre la société civile », afin de nous pousser à « reconsidérer encore un peu plus la façon dont on habite cette terre et la façon dont on fait l’écosystème ». Au cœur de cette réflexion, le concept d’écosystème est dépouillé de sa connotation globaliste pour redevenir une réalité tangible : « placer le vivant et l’humain au même titre que tout le reste de l’univers vivant ». Il ne s’agit plus de dominer, mais de retrouver une forme d’équilibre, avec la certitude que nous ne sommes « pas là pour écraser l’un ou l’autre ».
 
Comment construire le monde de demain alors que les limites planétaires vacillent ? C’est la question qui anime Philippine Watelet et Romain Peton, cofondateurs du festival. Pour eux l’ambition est claire : « utiliser l’art comme un levier de sensibilisation aux enjeux écologiques ». Dans le cadre emblématique de la Gaîté Lyrique, l’événement se veut un espace de réflexion sur la question : « quel monde voulons-nous vivre ? ». La réponse proposée par le festival est celle d’une réconciliation radicale. Alors que nous faisons face à l’effondrement de la biodiversité, Philippine Watelet rappelle que « les êtres humains, font partie de la nature. Nous sommes des vivants parmi les vivants. » À travers une programmation gratuite et accessible, l’objectif est de bâtir, ensemble, « un monde plus juste, où chaque être humain est traité avec dignité et équité ».
L’humain à sa juste place
Puis la visite de l’exposition se fait plus sombre : la deuxième partie, « Se ré-enraciner », adopte, selon Anna Tardivel, « une approche évidemment sensible mais aussi critique, qui questionne nos responsabilités en tant que modernes » et pointe « la perpétuation des inégalités Nord-Sud issues de l’histoire de la colonisation et de l’extractivisme ». La commissaire brandit un chiffre issu d’un rapport de l’ONU « Alors que les peuples autochtones ne représentent que 6 % de la population mondiale, c’est un art qui protège 80 % de la biodiversité. » L’extractivisme, ajoute-t-elle, « profite surtout à des capitaux étrangers, pas aux populations locales ». Là encore, tout est affaire d’oreille : il s’agit d’écouter les voix qu’on n’entend jamais. Solène Kerlo en rapporte du désert d’Atacama son travail qui rendent hommage aux salars et à leurs micro-organismes, « aujourd’hui mis en danger par l’extraction du lithium ».
 
La Brésilienne Bianca Dacosta, elle, travaille « autour du savoir organique de la Terre ». Ses films et ses boîtes à tiroirs superposent les couches de terre amazonienne et les traces de l’extractivisme (soja, caoutchouc, incendies), mémoire d’un territoire qu’elle a filmé sous l’ère Bolsonaro. Sa conviction tient en une phrase : « Il faut changer notre manière de voir. »
Le peintre Mathias Bensimon, lui, revient de longs mois passés dans la forêt, au Vietnam puis en Amazonie brésilienne, auprès des Huni Kuin et des Yawanawa. Il en a tiré une certitude. « Si on veut une manière de se relier au vivant, de lui donner une place, il faut retourner aux racines, là où on peut vraiment s’ancrer », dit-il. Ces racines, ce sont les peuples autochtones qui les portent : « Ils prennent soin des forêts, des rivières. Aujourd’hui, ils sont grandement menacés, attaqués de tous les côtés. » Le rôle de l’artiste, selon lui, est de « faire émerger ces voix dans les lieux de pouvoir, comme ici, dans les villes et les capitales ».
 
Dernière salle, dernier décentrement, vers l’infiniment petit. Marlène Huissoud y dispose ses hôtels à insectes, fruits d’une « obsession pour les insectes » depuis l’enfance et de treize ans de recherche entre l’Italie et Londres. « Comment agir pour les aider, leur trouver des refuges, leur redonner de l’espace ? Parce que nous, en tant qu’êtres humains, on a pris beaucoup d’espace », observe l’artiste. Travaillant avec des scientifiques du King’s College et des apiculteurs, elle imagine une « architecture de co-living entre humains et insectes ». L’enjeu « faire des choses qui sont viables. Ce n’est pas du greenwashing. » prévient-elle. 
 
En sortant, on retrouve le bitume chaud. Le festival, lui, se terminera dimanche par où il a commencé avec du son, et une Fête de la Musique en plein air sur ce même parvis.
En pratique
Le Chant des Mondes, exposition du festival Anticipation. Du 18 au 21 juin 2026, à la Gaîté Lyrique, 3 bis rue Papin, Paris 3ᵉ. Entrée libre et gratuite. 16 artistes. Commissariat : togaether et Anna Tardivel. 
Scénographie : atelier CRAFT, tout en chanvre. 
Clôture le dimanche 21 juin par une Fête de la Musique en plein air sur le parvis.

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