La Tempête au Jardin Shakespeare, un théâtre à ciel ouvert à Paris
Depuis quatre étés, le Théâtre de Verdure de la Ville de Paris installe, au cœur du XVIe arrondissement, un festival à ciel ouvert, entièrement gratuit, qui fait la part belle aux enfants, aux familles, mais surtout à une autre manière de faire du théâtre. Loin des grandes salles, ici, la scène s’entend avec le vent. Il n’y a pas de salle obscure, pas de rideau à lever. Le théâtre commence comme le jour, dans une lumière qui ne s’éteint pas.
Bonjour, vous savez si c’est ici La Tempête ? La question m’est posée par une femme, la cinquantaine, sac à dos sur l’épaule, regard curieux. Il est bientôt 16h, un samedi de juillet, et nous sommes nombreux à patienter à l’entrée du Jardin Shakespeare. Un théâtre sans murs, sans artifices, où l’on vient poser sa voix sur un souffle d’air. L’absence de grande salle classique peut, en effet, dérouter au premier abord. Trois entrées mènent au lieu : l’une s’ouvre directement sur le plateau de verdure qui fait office de scène, les deux autres, plus discrètes, se dissimulent sur les côtés. Derrière elles, des grottes abritent les costumes et les décors.
« C’est un lieu qui existe depuis 1853, il a été imaginé par Napoléon III, Sarah Bernhardt y est allée, Claude Debussy… » nous rappelle Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre, comédien et co-directeur du Théâtre Irruptionnel. Ce théâtre sans murs ne surgit pas ex nihilo. D’abord nommé « théâtre aux fleurs », il accueillait déjà des ballets et de la danse en plein air. Il prolonge une tradition plus ancienne encore, où la nature façonnée devenait espace de jeu. Une histoire de charmes taillés, d’art populaire, de clairières sculptées. Cette année, le thème choisi pour accompagner la programmation est le vent. Le vent comme mouvement, comme souffle d’inspiration, de tempête ou d’apaisement. Le vent comme matière dramatique, mais aussi comme manière de repenser le théâtre : plus mobile, plus poreux, plus vivant. C’est un mot simple, presque invisible, mais qui a ici le pouvoir de relier : relier les spectacles entre eux, relier le spectateur à l’espace, et parfois même, relier les vivants entre eux. À la fin du spectacle, j’ai recroisé Valérie, la même femme qui, deux heures plus tôt, m’avait demandé d’un ton hésitant si c’était bien ici La Tempête. Elle avait encore les yeux un peu brillants. « Je ne m’attendais pas à ça », m’a-t-elle soufflé. L’aspect très comtemporain de la mise en scène lui a fait peur au premier abord, d’autant plus qu’elle n’avait pas vu de théâtre depuis des années. Mais, ici, elle a eu l’impression « qu’on jouait aussi pour elle ». Valerie compte bien revenir avec sa fille la semaine prochaine pour y découvrir Fiesta de Gwendoline Soublin.
L’expérience d’un théâtre ouvert
« La question de jouer dehors, elle s’est un peu, comment dire.. imposée à nous. »
Pour Hedi Tillette, ce choix n’est donc pas circonstanciel, mais fondamental. Le théâtre en plein air s’inscrit dans une logique écoresponsable. Il offre un cadre de création moins carboné. Son plateau de 22 mètres, dominé par un chêne-rouvre multi-centenaire, et sa charmille de 33 mètres en font un lieu unique, végétalisé en fonction de cinq pièces de Shakespeare, ce qui lui confère une théâtralité saisissante.
« Nous sommes tous dans le même espace végétal, on va avoir froid ensemble, ou très chaud ensemble, on va assister ensemble à un coucher de soleil. » Cette union efface la frontière qui sépare la scène de la salle. Le comédien se sait ainsi regardé, observé, à la lumière du jour. « La salle n’est pas dans le noir, vous êtes vraiment en dialogue avec eux. Quand vous jouez devant un arbre qui est multi-centenaire, vous avez intérêt à être au présent pour ramener de la vérité à ce que vous faites. » Jouer dehors ne transforme pas seulement le décor : cela transforme aussi le jeu, et le lien.
La représentation de La Tempête de Shakespeare allait commencer. C’est Sarah Oppenheim qui en signe la mise en scène, avec la Troupe du Théâtre de verdure. Pas de décors imposants, ni de technologie dissimulée des acteurs, quelques éléments mobiles, des costumes qui se laissent emporter par la brise. Et le texte. Celui de Shakespeare, dans la belle traduction d’Yves Bonnefoy. Prospero, exilé sur son île, convoque la tempête. Ariel traverse la scène comme un courant d’air, invisible parfois, tangible à d’autres moments. Les voix se perdent entre les arbres, se rattrapent dans les silences. On entend une réplique, puis le bruissement d’un oiseau, puis le froissement d’une feuille. Rien n’est jamais tout à fait maîtrisé. Et c’est précisément ce qui fait la force du lieu. « C’est ce que ressent fortement le spectateur, à la fois cette prise de risque par les interprètes, le fait qu’il y ait une fragilité, et en même temps, de cette fragilité naît une force ». Cette même force est palpable, lorsque le spectacle commence avec le soleil, puis la pluie s’invite, les gens sortent les parapluies, tout le monde reste.
A en croire les nuages, on penserait que le premier défi, ici, c’est la météo . L’absence de murs, les imprévus du vent, les silences brouillés par les feuillages. Mais pour Hedi Tillette, ce n’est pas là que réside la vraie difficulté. Ce qui compte, c’est de réussir à conserver cette qualité de présence, ce lien direct avec le public, quand on quitte le plein air pour retourner dans une boîte noire. C’est peut-être même cela qui rend le Jardin Shakespeare si précieux : il efface les contraintes, les transforme en alliées. Le théâtre, ici, n’est pas interrompu par les éléments : il dialogue avec eux.
Création, transmission et écoresponsabilité
Le Théâtre de Verdure repose sur une triple vocation. Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre l’énonce ainsi : Le premier, c’est la création : « Il y a une scénographie si particulière qui nous semblait intéressante, d’inviter des artistes à dialoguer avec le lieu, dialoguer aussi bien philosophiquement, puisqu’on est dehors, qu’artistiquement. » Le deuxième, c’est la transmission, qui s’ancre dans un fort ancrage territorial : « La Troupe d’été travaille chaque année avec une association du territoire, ça va être les mineurs isolés, l’aire des gens du voyage qui se trouve du côté de l’hippodrome, ou encore cette année le foyer médicalisé Hovia. » Enfin, l’écoresponsabilité irrigue chaque étape du processus, avec par exemple l’accueil de jeunes compagnies en « résidences vertes » : « pour réadapter leur spectacle qu’ils ont créé en boîte noire, dans une salle de théâtre, à l’extérieur. »
Ce lieu favorise aussi une approche plus accessible du spectacle vivant. « Pour beaucoup de spectateurs, c’est moins angoissant de venir voir un spectacle dans un espace en plein air, qui est un jardin, que de rentrer dans un théâtre, où on peut avoir l’impression que ce n’est pas pour nous. » Hedi évoque les « essais de seuil » : « Des choses qui vont nous freiner dans le fait de découvrir un spectacle de danse, un spectacle de théâtre… au jardin, il disparaît. » Et pour que l’audace artistique rime avec accessibilité, certains spectacles sont gratuits, notamment les lectures de textes contemporains .
Dans un monde si souvent saturé, où tout va vite, ce souffle-là, lent, fragile et poétique, m’a paru plus nécessaire que jamais. Je suis repartie de cette version contemporaine de La Tempête avec cette sensation-là : avoir été, sans doute, un peu changée. Pas bouleversée, pas renversée, mais déplacée..
Comme le vent le fait avec les choses légères
THÉÂTRE DE VERDURE – JARDIN SHAKESPEARE
Bois de Boulogne, Paris 16e
Festival estival gratuit depuis 4 ans
Jusqu’au 28 septembre 2025
Style : Ouvert, végétal, poétique
Mots : Carla Spodek
Photographies :©Pauline Beltran ©Audrey Bonnet ©Matthieu Camille Colin
- Publié le :
- Tags : paris, Theatre, tempête, Jardin shakespeare, pleine air, Boulogne
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