Arles 2025, déambulation photographique de la résistance à la résilience

Pour la 56ᵉ édition des Rencontres Photographiques d’Arles, l’émotion côtoie la découverte, l’enchantement flirte avec la ferveur de l’engagement. Au cœur de cette édition : le geste de mémoire, l’inclusivité et des récits personnels qui questionnent le vivant.

Arles souffle cette année ses 56 bougies, le Mistral est au rendez-vous. Ni trop chaud, ni trop froid. Exténués par des heures supplémentaires passés dans un train à petite vitesse, nous voilà installés Place du Forum, où le bruit et la fureur de la ville battent leur plein.  

Le souvenir, comme acte de résistance Capturer l’instant pour ne pas oublier, dénoncer l’urgence ou célébrer les invisibles est le fil rouge de cette édition, incarné par Lisa Sorgini, Michaël Cook ou encore Musuk Nolte. 

Dans le programme « Contrevoix », la photographe Lisa Sorgini, dans On country, photographie d’Australie crie son désespoir, le réchauffement climatique n’est plus une menace lointaine, mais une réalité tangible aux conséquences dévastatrices, comme en témoignent les feux et inondations extrêmes en Australie. En 2019, une série d’incendies, le “Black Summer”, ayant ravagé la côte Est, survient en même temps que la naissance de son second fils. Juxtaposant, des images d’enfants et leurs premiers jours du reste de leur vie avec des feux de brousse ou des inondations ancrés dans un récit sensible et poétique, Lisa nous renvoie à notre responsabilité parentale : “en tant que parent, vivre ces crises renforce un sentiment de vulnérabilité et d’angoisse face à l’avenir de nos enfants.” 

Entre stupeur et tremblements, nous quittons le bush australien, pour explorer l’univers de Michaël Cook. L’invisibilité des aborigènes et la problématique de l’héritage colonial, sont pointés du doigt, dans un ton humoristique et sarcastique. En Australie, les Premières Nations ne constituent que 4% de la population ; Ironie du sort, ils sont minoritaires sur leur propre terre. En dupliquant une figure aborigène et le mettant en scène dans la peau d’un “non-originel”, Michaël questionne la loi de la majorité et inverse la réalité : « et si les autochtones représentaient 96% de la population et les non-autochtones 4%? ». Un travail surprenant à découvrir pour remettre ses idées en place et ne pas oublier nos origines. Tout comme la Nature, l’homme a colonisé des nations, en laissant des plaies béantes, que la photographie n’oublie pas.

On quitte l’église Sainte Anne, pour se diriger dans les confins de l’espace Monoprix, où quelques escaliers plus tard, atterrissage en douceur dans un hangar à la lumière claire-obscur ; Au détour de la pièce, des photos suspendues, une panthère blanche, un chaman, un regard intense, à l’instar de négatifs photos, où la couleur blanche transperce l’image, tout est là pour nous emmener dans le voyage intérieur du photographe mexicano-péruvien, Musuk Nolte. Depuis plus de quinze ans, il sillonne l’Amazonie du Pérou et suit pas à pas l’ethnie Shawi. Animé par un profond engagement envers ces peuples autochtones, il construit un projet documentaire au long cours, témoin de leurs luttes contemporaines. Sa série “Les appartenances de l’air” retrace son expérience de l’Ayahuasca aux côtés du peuple Shawi, lors d’un séjour dans le bassin de la rivière Paranapura. Une lecture alternative, basée sur la cosmovision shawi, preuve de l’interdépendance entre la nature et l’homme. 

 

Une narration poétique pour réenchanter le monde. En pleine catharsis et purgation de nos peines, le lendemain, nos pas croisent ceux de Nathalie Guiot, la créatrice de la Fondation Thalie, une rencontre providentielle. Raviver nos mémoires et luttes collectives. Nathalie Guiot déroule une exposition en trois chapitres comme on remonte les strates d’un sol chargé de mémoire.

Collectionneuse, éditrice, fondatrice d’un lieu vivant à Arles, elle pense l’art contemporain comme un outil de résistance douce, de transmission active et de transformation durable. « Je suis saturée d’un certain art contemporain qui manque de conscience écologique. Aller vers le design, les territoires, les gestes… c’est plus complexe, mais plus humain. »

Le titre de l’exposition Géologie des âmes , dit bien ce qu’il se joue ici : une exploration du vivant non pas spectaculaire, mais stratifiée, silencieuse parfois, toujours sensible. Trois mouvements en découlent. Le premier s’attache à l’empreinte humaine sur la nature, à notre présence géologique, intrusive, souvent destructrice.

C’est dans cette veine que s’inscrit le travail d’Anaïs Tondeur, qui a documenté les effets invisibles de la radioactivité sur des plantes prélevées à Tchernobyl, et ce en collaboration avec le philosophe Michael Marder et bio généticien Martin Hajduch. Sur ses plaques photographiques sensibles, les végétaux contaminés laissent une trace spectrale. Ce ne sont pas des images au sens traditionnel, mais des révélations : celles d’un monde altéré, où la mémoire passe par la matière. Puis vient le temps du lien, du rituel, du réenchantement. Loin d’un discours culpabilisant, Nathalie Guiot cherche à ouvrir des interstices, à proposer de nouveaux récits écologiques.

La photographe Mathilde Cazes en incarne la douceur politique. Partie sur une île japonaise désertée et irradiée, désormais peuplée de lapins, elle photographie ces présences animales et la relation étrange qui se crée entre eux et elle. Les images, presque silencieuses, parlent de soin, d’attention, d’un autre rapport au vivant – non productif, non utilitaire, mais vital. Enfin, la dernière section plonge dans les enjeux de représentation, de territoire, d’identité. L’intime devient politique, et le corps, un manifeste. Avec ses autoportraits puissants, la Sud-Africaine Zanele Muholi redonne visibilité et dignité aux femmes noires lesbiennes, longtemps effacées de l’histoire de l’art comme des récits sociaux. Elle s’y met en scène avec des accessoires blancs, comme une armure poétique et symbolique, jouant du contraste pour sublimer ce qui a été nié. 

À rebours d’une écologie anxiogène ou moralisatrice, Géologie des âmes offre un espace d’écoute et de regard. Les œuvres y parlent lentement, comme la terre que l’on creuse. Elles questionnent notre lien aux ressources, aux gestes, aux territoires, aux autres. « L’art écologique est souvent dans la dénonciation. Ce que je cherche, c’est à créer de nouveaux imaginaires. À éveiller, inspirer. » 

Dans une époque saturée de discours, cette exposition choisit l’enracinement, l’attention, la lenteur. Une façon rare et précieuse de faire œuvre

Les Rencontres de la Photographie Arles. Du 7 juillet au 5 octobre 2025

Fondation Thalie. Géologie des âmes. Du 8 au 25 juillet 2025.  Prolongations durant le festival Agir pour le vivant. Du 23 au 27 aout 2025. Visite commentée uniquement sur réservation à info@fondationthalie.org.

 

Mots : Ingrid Bauer 
Photographies : Ingrid Bauer & Alizée Bauer pour Hum Média 

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Photo de Lisa Sorgini
Michael Cook (Bidjara) Majority Rule (Parliament). Série Majority Rule, 2014. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Jan Murphy Gallery, Brisbane.
Musuk Nolte Les Appartenances de l’air. Présenté par Vist Projects, Medellín, Colombie. Prix Découverte 2025 Fondation Louis Roederer - L’Assemblée de ceux qui doutent.
Musuk Nolte. Série Les Appartenances de l’air. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Affiche de l’exposition "Géologie des âmes" à la Fondation Thalie
Photo d’Anaïs Tordeur, Arbre de Tchernobyl
La photographe Mathilde Cazes immortalise un lapin sur une île au Japon
Albarrán Cabrera
Nathalie Guiot, fondatrice de la Fondation Thalie

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