Beauté ou vérité que nous montrent vraiment les images de Sebastião Salgado ?

Photographe des ombres et des lumières, Sebastião Salgado s’est éteint le 23 mai dernier. Humaniste salué, poète de l’image, il laisse derrière lui une œuvre traversée de fulgurances… mais aussi de controverses. Peut-on photographier la misère avec grâce ? Est-ce encore du témoignage, ou déjà de l’esthétisation ? Et si la beauté devenait un prisme flou pour voir le monde ?

Lors de la sortie de son travail en 1986 sur la plus grande mine d’or à ciel ouvert de Sera Pelada au Brésil, les premières critiques font rage. Les photographies de Sebastião Salgado font alors le constat d’un esclavagisme moderne mené par la quête de l’or. On y voit une foule de plus de 50 000 hommes s’engouffrer au fond d’un trou béant creusé dans la terre, à la recherche de la pierre qui contiendra de l’or. Leurs corps prennent la couleur de la boue qu’ils sillonnent, peinant à faire des allers-retours incessants, leur sac de terre sur le dos, grimpant sur des échelles en bois pour remonter au sommet, ou dévalant la terre humide pour rejoindre le gouffre abritant le filon mère.

Salgado dévoile la violente condition de ces hommes mais révèle aussi une certaine beauté des formes et des lumières abritées par ce lieu terrifiant. On l’accusera alors d’esthétiser la misère et, selon les propos de l’essayiste Susan Sontag, de montrer une « inauthenticité du beau ». Pourtant Salgado lui, dit rendre compte de la dignité humaine. Elle est par ailleurs explicite dans une photographie phare, où l’on voit l’affrontement entre un policier et un minier. Le premier est armé et hésite à tirer, l’autre sait qu’il a l’avantage et lui retient son fusil.

L’image est assez révélatrice d’un conflit de valeur, pour les miniers, le policier est un homme d’État à jamais enchaîné à son métier médiocre, le minier, lui, est pour l’instant esclave de l’or, mais c’est un futur homme libre. Libéré par sa richesse à venir, il peut regarder de haut ce policier éternel. Une misère décriée, une force humaine éclairée. La photographie sait illuminer ces paradoxes. Là où le seul regard serait peut-être resté impuissant devant une violence, la photographie enferme à jamais un peu de hauteur, elle tient en mémoire un moment frappant et symboliquement fort pour toujours.

« La lumière est belle partout »

Exception faite de cette image, l’appui des lumières inoubliables de Salgado semble déranger. En faisant luire les corps suintants, et en dessinant des formes harmonieuses entre les foules et la mine, celles-ci cacheraient une beauté mal placée.

Sebastião Salgado répond lors d’une interview dans un podcast de France Culture réalisé en 2024, qu’il « trouve en effet le beau partout », et que s’il n’appuie pas la lumière dans les côtés « riches du monde comme le font d’autres photographes qui ne sont pas décriés pour ce faire », lui ouvre le regard sur ceux pouvant donner des « problèmes de culpabilité » au spectateur.

Le problème se tiendrait donc dans le regard de chacun ? Il poursuit en disant « ne vouloir photographier que la beauté du monde, et cette beauté se trouve dans la dignité humaine », puis il appuie au sujet de la lumière : « Pourquoi faut-il montrer la belle lumière seulement au nord de la planète ? La belle lumière est belle partout, pour qu’une photographie se passe, il faut montrer l’action, mais aussi le contour de l’action, (…) il faut montrer la planète telle qu’elle est. »

Salgado crée-t-il donc la beauté pour émouvoir ? Ou est-elle toujours présente ? Est-ce ce à quoi nous devons nous rattacher, ou pouvons-nous voir l’œuvre dans un ensemble plus intelligible ?

Susan Sontag parlait d’un manque de présence de contexte dans la photographie, et de l’importance du discours politique autour. Dominique Baqué, critique d’art, appuie ce propos en disant : « Ce qui rend Salgado insupportable à mes yeux, c’est tout à la fois son appel constant à la pitié et son absence totale de parti pris politique. »

Pour Dominique Baqué, l’artiste doit tout autant être politisé que son art, et cela s’entend, mais si Salgado choisit de combattre avec son appareil photo, c’est un choix aussi important. L’objet d’art demeure tout autant que le discours, et ils marchent de pair, l’un appuie l’autre. Plusieurs hommes peuvent travailler à les faire évoluer ensemble. Certains auront besoin des images pour s’émouvoir du discours, d’autres du discours pour comprendre l’image, les deux restent complémentaires pour créer l’action.

Salgado ajoute : « Un photographe est seul, et il photographie avec une ligne éthique, l’éthique ce n’est pas une paroi à plusieurs niveaux, c’est une ligne que tu ne peux pas dépasser, et tu es seul pour prendre la décision dans un univers terrible, (…) mais il faut la prendre car le photographe est le miroir d’une société. Il doit donner à voir, informer pour que les organisations humanitaires puissent trouver des ressources, à ce titre nous sommes un outil de la société. »

La beauté des images de Salgado pourrait donc bien servir à capter l’attention de celui qui la regarde afin de devenir par la suite un acte utile pour les hommes. Mais la question se pose, est-ce que nous nous arrêtons à la beauté ? Qu’est-ce que l’émotion créée par la beauté nous transmet ? Si elle peut choquer et amener à changer, elle peut aussi servir à émerveiller pour mieux protéger. Les images de Salgado savent enfermer ces différentes émotions, autant entre les mains de l’homme que sous les bras de la terre.

La terre de Salgado

Sebastião Salgado consacrera ces dernières années à capturer la faune et la flore sauvage, un retour aux sources pour panser des blessures passées, creusées par la rencontre avec les plus belles comme les plus violentes formes de l’humain. Le photographe illumine alors la terre et ses animaux, s’émerveille de ce qui se déchoit, une dernière fois. Durant cette période, accompagnée par sa femme Léila, il crée l’initiative Instituto Terra, visant à reboiser une zone dévastée par la déforestation dans la vallée de Rio Doce, qu’il avait connue florissante lorsqu’il était enfant. L’action engagée en 1999 a permis de replanter plus d’un million d’arbres, retransformant complètement le paysage et attirant une biodiversité perdue. Un acte important, jugé litigieux quant aux sources de son financement.

En effet, les prémices de la plantation ont été financés par l’entreprise Vale, un géant minier très polluant. Critiqué pour ce pacte avec le diable, une nouvelle fois Sebastião Salgado répond : « Nous jugeons le passé par le présent. Vale était à l’époque une entreprise locale de la vallée de Rio, une entreprise proche du peuple, (…) ma sœur y travaillait en tant que professeur, puis en tant que directrice. (…) Ils avaient une énorme pépinière d’arbres car l’État les obligeait à en replanter en compensation des dégâts causés par les mines, les 500 000 premiers arbres étaient donc un cadeau de la part de Vale. Plus tard l’entreprise est rentrée sur le marché, (…) elle est alors devenue un grand prédateur, notre institution aujourd’hui ne travaille plus avec le prédateur qu’elle est devenue. »

Le beau aime le laid, et inversement

Sebastião Salgado a fait le choix de ne pas dissocier le beau et le laid, de joindre les deux bouts pour s’approcher selon lui d’une plus proche vérité. On ne peut mesurer l’impact de ses images, mais elles perdureront dans le cœur de ceux qui veulent les voir. La voix silencieuse du photographe servira on l’espère les discours et les actes politiques qui en ont besoin. Salgado tint le monde de façon vivace, à en souffrir, à en jouir jusqu’à l’épuisement.

Sans nous plonger dans un déni ou un misérabilisme froid, le beau permet de s’élever, de trouver la volonté, la persévérance. Le beau ne cache pas un fait, il révèle le monde dans son entièreté. L’oublier, c’est faillir à notre devoir humain. En pleine conscience, tenons compte du beau, et agissons pour le préserver.

Pour aller plus loin :

  • Le livre de Susan Sontag, Sur la photographie
  • Le livre de Dominique Baqué, Pour un nouvel art politique
  • Podcast, Sebastião Salgado, un œil sur le monde, France Culture
  • Documentaire, Le sel de la terre, de Win Wenders & Juliano R. Salgado CanalVOD

Mots : Alizée Bauer 
Photographies : 

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Sebastião Salgado, © Donata Wenders/NFP
État du Paraná, Brésil, 1996. © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Travailleur rural, État du Paraná, Brésil, 1996. © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Détroit de Gibraltar, 1997. Entre deux rives, l’attente suspendue de ceux qui espèrent un ailleurs. © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Réfugié en ex-Yougoslavie, à Kladanj, Bosnie centrale, 1995 © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Camp de Korem, Sahel. Une scène de survie au cœur de la famine. Crédit : © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Méandres de la rivière Iriri, État du Pará, Brésil. Une vue aérienne de la forêt amazonienne, captée dans son mouvement silencieux. © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Travailleurs dans un lavoir traditionnel à Bombay, Inde, 1995. Le mouvement suspendu d’un geste quotidien. © Sebastião Salgado / Amazonas Images
Couverture des incendies de puits de pétrole au Koweït en 1991 par Sebastião Salgado © Sebastião Salgado

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