Lucille Clerc « Transmettre ces préoccupations avec le plus d’enthousiasme possible autour de moi. »

Lucille Clerc est une illustratrice dont le travail se situe à la croisée de l’observation, du récit et de l’expérimentation graphique. Formée à Paris puis à Londres, elle développe une pratique du dessin à la main qu’elle prolonge par des techniques d’impression artisanales. Ses compositions denses et immersives, où se mêlent paysages urbains et naturels, donnent à voir des mondes enchevêtrés, où coexistent architectures humaines et formes du vivant.
Mots  : Audrey Demarre
 
Est-ce grâce à la finesse de ses traits de crayon, qui recouvrent d’un même manteau serré arbres, gratte-ciel, prairies et maisons, que le monde représenté par Lucille Clerc semble si cohérent et apaisé ? Comme si la présence écrasante des hommes faisait enfin bon ménage avec le vivant pour composer avec lui, dans une forme d’équilibre retrouvée.
 
Partie de chez elle à 17 ans, Lucille se forme au graphisme et à l’illustration à l’ENSAAMA Olivier de Serres, puis à Londres, à Central Saint Martins. Pourtant, l’enfance n’est jamais loin dans son travail, telle une matrice aussi sensible que fondatrice : « J’ai grandi au-dessus de la menuiserie familiale, bordée d’un vaste jardin que ma mère a créé après la fermeture de l’atelier, sur un ancien terrain de stockage du bois. Ceux qui m’ont élevée partageaient tous un profond attachement à la nature, qu’il soit lié à leur métier ou nourri par une passion personnelle. »
 
Nancy, sa ville d’origine, n’est pas non plus étrangère à cet imaginaire. À la fois entourée de paysages et profondément marquée par l’Art nouveau, elle incarne un moment où l’art cherchait à réconcilier formes, usages et environnement. À l’instar de son équivalent britannique l’Arts and Crafts porté par William Morris, ce courant s’est construit en réaction à l’industrialisation de masse, œuvrant pour un retour à l’artisanat et plus généralement au travail de la main, à des lignes inspirées du végétal et à une production qui garde toujours une dimension humaine. Cette filiation est perceptible dans l’attention que Lucille Clerc porte aux motifs et aux formes organiques. Ses compositions, d’une grande rigueur structurelle, oscillent entre précision extrême et foisonnement imaginaire : « Je mélange des parties très réalistes réalisées au crayon à grande échelle avec des zones plus abstraites à l’encre ou à la gouache. »
Ses images évoquent parfois les meubles et vitraux emblématiques de l’art nouveau : des architectures de lignes qui encadrent une végétation dense à peine contenue dans le cadre. Le regard circule, se perd, revient, happé par une profusion qui n’est jamais totalement domestiquée.
De cette tension entre maîtrise et débordement naît un langage visuel singulier, où les échelles se brouillent, les plans se chevauchent et se superposent. L’image se construit par strates, à la manière d’un collage mental où coexistent observation minutieuse et projections imaginaires.
Cet univers prend racine dans un double héritage : botanique, du côté maternel — apprendre à reconnaître les espèces, à comprendre les cycles, à cultiver — et artistique, du côté paternel, architecte et enseignant en paysage, qui lui transmet le dessin comme outil de lecture et de traduction du monde. Chez elle, regarder la nature, c’est déjà l’interpréter.
 
Son travail l’amène à collaborer avec des titres internationaux comme The Smithsonian magazine, The Guardian ou The Financial Times, ainsi qu’avec des institutions telles que le Victoria and Albert Museum ou Versailles. Dans ses ouvrages, notamment Les Arbres du monde ou Villes sauvages, elle conjugue exigence documentaire et liberté plastique. Ses illustrations restituent fidèlement les caractéristiques des espèces tout en ouvrant des espaces de projection et de liberté où le réel se déploie au-delà de lui-même.
Londres, où elle a vécu de nombreuses années, a également constitué un terrain d’observation privilégié. Dans cette métropole dense, elle trouve refuge dans les grands parcs et développe un lien particulier avec les Royal Botanic Gardens, Kew. Invitée à travailler à partir de leurs collections — herbiers, archives botaniques — elle y développe un corpus d’images en dialogue avec ces ressources scientifiques. Son travail propose ainsi une relecture contemporaine du patrimoine botanique, à la croisée de la connaissance, de la transmission et de l’interprétation sensible.
Si son travail est aujourd’hui recherché pour sa capacité à renouveler les formes, il conserve une dimension profondément didactique. C’est souvent en passant par l’imaginaire qu’il devient le plus juste, comme s’il cherchait à rendre visible un monde possible — un monde que nos logiques d’exploitation n’auraient pas épuisé.
Cette cohérence se prolonge dans ses pratiques quotidiennes :« Je ne fais que prolonger des gestes transmis dès l’enfance : recycler, récupérer l’eau de pluie, composter, privilégier une alimentation biologique, éviter le gaspillage et favoriser l’achat en seconde main. » Dans son travail, elle privilégie des matériaux et procédés à faible impact : papiers recyclés ou certifiés FSC, encres à base d’eau, emballages compostables. Elle développe également, lorsque cela est possible, ses propres encres, dans une logique de recherche et de réduction de son empreinte.
 
De l’enfance à aujourd’hui, des gestes aux images, Lucille Clerc suit une trajectoire cohérente, presque organique. Son travail ne se contente pas de documenter le vivant : il en propose une vision amplifiée, foisonnante, presque préservée. Moins une archive qu’une projection — celle d’un monde dont la richesse et la complexité demeurent intactes, et qu’il nous appartient encore de regarder autrement.
Si elle est particulièrement attentive aux effets du réchauffement climatique, c’est aussi parce qu’elle a la chance d’observer, au fil des saisons, les transformations du vivant dans le jardin familial. Une expérience concrète qui nourrit son regard autant que son engagement. Elle conclut ainsi :« Je n’ai pas de baguette magique, mais je peux au moins essayer de ne pas aggraver la situation et de transmettre ces préoccupations avec le plus d’enthousiasme possible autour de moi. »
 
Lucille Clerc expose Petrichor à la Slow Galerie, à Paris, du 18 juin au 8 septembre 2026.
Lucille Clerc par Mark Cocksedges

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