Bergers, bergères : pourquoi le métier fascine ?

Films, documentaires, podcasts, récits de reconversion : depuis quelques années, le métier de berger connaît une visibilité nouvelle. Derrière cette figure idéalisée se projette une promesse contemporaine puissante : celle d’un travail vieux comme le monde, concret, incarné, au contact du vivant. Un imaginaire séduisant qui masque en partie la réalité d’un métier exigeant et souvent précaire, mais qui reste profondément inspirant.

 

Par Solène Roge 
 
Crédits : Little Big Story Droits d'auteur : © Insurgent Media - Pure Fragment Films
Une silhouette sur un plateau, balayée par le vent. Un troupeau qui s’étale dans la lumière du matin. Des chiens qui filent entre les brebis. L’image est belle, elle circule et elle plaît. Le film Un pasteur de Louis Hanquer, largement diffusé et récompensé, en est l’exemple parfait : on y suit Félix, jeune berger dans le sud-est de la France, au fil des saisons. Bercé par une bande-son onirique, le film privilégie une approche poétique du quotidien pastoral. Le métier apparaît comme une suite de gestes justes, inscrits dans un environnement harmonieux. Dans Bergers, sorti en 2024, Mathyas troque quant à lui sa vie de publicitaire à Montréal pour celle de berger en Provence. Autant de récits qui construisent un imaginaire séduisant : celui d’un métier refuge.
 
Des aspirations actuelles
 
Si cette figure séduit autant, c’est peut-être qu’elle entre en résonance avec nos aspirations contemporaines. Tout d’abord, notre désir croissant de retour à la nature. Le sociologue Sébastien Dalgalarrondo, dans son essai L’utopie sauvage (Les Arènes, 2020), le définit comme un besoin d’ensauvagement : « le rêve d’une vie à la campagne, de congés au vert, de forêts urbaines. La perspective d’un effondrement, qu’il soit écologique ou pandémique, attise ce besoin. Idéalisée, la nature devient à la fois quête, refuge et solution face à une société de consommation qui manque de sens et détruit la planète. » Le berger, dans ce cadre, devient une source d’inspiration.
 
Mais c’est aussi le symptôme des profondes transformations de notre rapport au travail. Dans une société où une part croissante des activités est immatérielle, le métier de berger apparaît comme son exact inverse : physique, visible, en lien direct avec le vivant. Un travail où chaque geste -nourrir, déplacer, appeler – produit immédiatement un effet. À cela s’ajoute une quête de lenteur et de retour aux origines. Agathe Berthier, éleveuse-bergère, a sa théorie : « Nous sommes, souvent, la troisième génération après l’exode rural. Nos grands-parents étaient paysans. Il y a quelque chose de l’ordre de l’identité, de racines perdues à retrouver. » Le berger devient ainsi moins une profession qu’un symbole : celui d’un retour possible à une forme d’authenticité, d’ancrage et de simplicité. Un sens retrouvé ?
 
© J.Kalina
© Zoé Martin
Celles et ceux qui franchissent le pas
 
Zoé Martin est normande. Enfant solitaire qui donnait des noms aux vaches du voisin, elle a toujours su qu’elle vivrait là-haut. Des études en gestion de la nature et un stage en ferme plus tard, elle monte en 2024 pour sa première estive sur le plateau d’Emparis, face à la Meije. Agathe Berthier, elle, travaillait dans l’art et la culture. En 2020, la pandémie interrompt tout. Rapatriée sur le plateau d’Albion, terre de sa grand-mère, elle retrouve une voisine éleveuse bergère qu’elle suivait comme une ombre étant petite. « Je lui avais dit que je voulais faire comme elle plus tard. Elle m’avait répondu : non, tu auras un vrai métier. » Saison après saison, elle apprend. Aujourd’hui, elle est installée avec son propre troupeau.
 
Là où le pastoralisme se transmettait autrefois de père en fils, il s’ouvre désormais à des trajectoires radicalement différentes. Mais le métier tient-il ses promesses ?
 
Un quotidien désirable
 
Pour les deux bergères, la journée commence au lever du soleil et se termine à l’obscurité. Entre les deux : marche d’approche, ouverture du parc de nuit, soins, surveillance constante… « Il faut être dans l’observation », explique Zoé. « S’adapter à ce que font les brebis, là où elles veulent aller. » Au fil des mois, une relation profonde se crée avec les brebis. « Je deviens leur référence », dit Zoé. « Certaines viennent même réclamer de l’attention ! » Les chiens sont aussi de précieux compagnons, partenaires à part entière. « Ils connaissent mieux la montagne que moi. J’ai appris à les écouter. Et mon patou se mettait sur moi quand il faisait froid. » Une relation au vivant comme peu de métiers en offrent.
 
Les moments d’émerveillement tels que dépeints au cinéma existent, et ils sont puissants. Zoé se souvient d’une trouée de ciel bleu dans un ciel d’orage, après des heures dans le froid et le brouillard. « Je pleurais de désespoir. Mes larmes me réchauffaient. » Et puis la Meije qui se dégage. « Des moments de grâce que je ne pourrais pas connaître ailleurs. » Agathe connaît aussi cette joie. « Mon plus beau souvenir de bergère, c’est quand il ne se passe rien. » Là où le réseau est inexistant et les visites sont rares, la solitude devient une forme de déconnexion radicale. Agathe est restée quatre mois sans redescendre. « Au retour, j’avais l’impression de ne plus savoir tenir une conversation. Mais c’était magique, incomparable. » Le bore-out (Le syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui) n’existe pas, en alpage.
 
Une réalité à connaître
 
Le burn-out, en revanche, est plus courant. Car derrière les belles images et les fantasmes, les conditions de travail des bergers sont souvent difficiles. Dans un récent article de Reporterre, les bergers sont décrits comme « les grands oubliés de la crise agricole » : sous-payés, logés dans des cabanes parfois insalubres… Le corps est aussi mis à l’épreuve comme jamais. À sa première saison, Zoé était épuisée dès fin juin : « Je courais partout, ce qui est la chose à ne pas faire. » « Si tu n’as pas de jambes, tu n’es pas bergère », résume Agathe, qui s’est blessé les ligaments croisés et traîne encore les séquelles de la maladie de Lyme.
 
Agathe a connu des salaires non versés, des blessures sans arrêt maladie, des patrons particulièrement difficiles à vivre… Tout comme Zoé, qui travaillait de 8h30 à 21h, six jours sur sept, payée 35 heures. Les conventions collectives, qui varient d’un département à l’autre, sont difficiles à faire appliquer. Une convention nationale, fixant des paliers de salaire, des conditions de logement et la prise en charge de l’équipement, est une revendication que le milieu porte depuis des années.
 
© Agathe Berthier
© Zoé Martin
Être femme en alpage
 
Le tableau se complique encore pour les femmes. Elles représentent aujourd’hui environ 40 % des effectifs, là où le métier était quasi exclusivement masculin une génération plus tôt. Agathe parle du regard des premiers temps, d’un apprentissage des corps et des attitudes : apprendre à porter, à tenir, à s’imposer dans des environnements où la norme physique est encore largement masculine. « En montagne, ce ne sont pas les mêmes codes qu’en ville. Être une bergère, c’est être une guerrière. » Zoé, elle, était partie en alpage précisément pour s’émanciper du regard masculin. « Être seule, sans un homme qui me dise quoi faire. » Mais la réalité la rattrape : rapports de pouvoir, dénigrement, de la part de certains éleveurs comme de randonneurs.
 
L’anthropologue Tara Bate, spécialiste du genre et du pastoralisme, citée par Basta, note que le harcèlement y prend souvent des formes subtiles : « une présence un peu insistante, ou une avance directe. Dans ces cas, qui appeler ? Que faire ? » Beaucoup de bergères victimes n’en parlent pas : « leur profession est en voie d’extinction, et elles ne veulent pas causer sa perte en dévoilant ces aspects peu reluisants. » Mais Zoé regrette : « J’aurais aimé qu’on m’avertisse. » C’est précisément ce que montre le documentaire La Bergère de Monsieur Seguin de Pauline Chanu et Marie Durrieu auquel participe Zoé, qui sortira cette année : un univers pastoral traversé par des rapports de force, où le danger n’est pas toujours le loup.
 
Au fond, si le berger fascine autant, c’est peut-être parce qu’il incarne ce que beaucoup cherchent sans le trouver : un travail qui a du sens.  Reste à savoir si c’est le métier qu’on désire ou juste l’idée qu’on s’en fait.
À voir
À lire

Partager :

à lire aussi

Sorry, we couldn't find any posts. Please try a different search.

à lire aussi


TRAVAIL & SAVOIR-FAIRE

Le design est-il en train de tourner la page du neuf ?

Dans les ateliers européens, le design s’émancipe du neuf pour réinventer la matière existante. De Paris à Rotterdam, des studios comme Maximum ou The New Raw font du rebut industriel le moteur d’une modernité plus durable et poétique.

JEONG-KWAN
SOCIÉTÉ

Jeong kwan : « Tout comme l’air que nous respirons est produit par les arbres, notre existence est étroitement liée à l’écosystème qui nous entoure. »

Rencontre extra-peu-ordinaire avec la nonne coréenne et bouddhiste Jeong Kwan, la papesse de la Temple food, une cuisine méditative et sacrée.

SOCIÉTÉ

Raphaël Seguin : « Nous savons que le monde que nous étudions est en train de disparaître, ou du moins de changer radicalement. Et pourtant, il y a cette sorte de détachement total »

De son enfance rurale à son rôle de scientifique activiste, son parcours est une source d’inspiration et fait de lui une voix essentielle dans la lutte pour la préservation des océans. Cheveux attachés en un chignon, barbe épaisse, grand et longiligne, Raphaël Seguin nous accueille de bon matin dans les locaux de l’association Bloom encore […]

Maroe-France Barrier
SOCIÉTÉ

Marie France Barrier : «Je vois les arbres comme nos maîtres à penser. »

Réalisatrice et fondatrice de l’association Des enfants et des arbres. Rencontre avec une fille perchée dans son milieu naturel et familial, la forêt.

Retour en haut