Nouria Newman « 50 % du temps, on navigue sur les égouts »
Championne de kayak, elle fait partie de cette nouvelle génération d’explorateurs et d’exploratrices qui traitent les éléments à la fois comme des alliés et avec une grande humilité.
Le 15/07/2026
Interview par Par Nina Boutléroff
Installée dans son kayak, Nouria Newman est aux premières loges d’une nature brute, sauvage mais vulnérable. Quintuple championne du monde de kayak extrême, vice-championne du monde en 2013 et championne par équipe de slalom en 2014, en 2016 et en 2024, Nouria Newman a aujourd’hui pris ses distances avec les compétitions et se consacre au kayak d’expédition. Connue pour ses aventures pionnières sur des rivières hostiles, elle en a fait des films, Wild Waters puis Big Water Theory elle aborde ses descentes comme une entreprise à part entière, avec un engagement total. Avec ses équipes, elle parcourt les lieux les plus reculés du monde entier, de l’Argentine à l’Inde en passant par le Kirghizstan.
Tu as grandi en Savoie, quels sont tes premiers souvenirs de nature, et plus particulièrement avec l’eau ?
J’ai grandi au bord de l’Isère, la rivière qui coule à côté de chez moi, dans un petit village entre Tignes et Val d’Isère d’une quinzaine de maisons. On est juste à côté de la réserve naturelle de la Grande Sassière et mes premiers souvenirs, c’est de jouer dans le village, dans la montagne, avec pour seule consigne de ne pas aller jusqu’au ruisseau ni sur les falaises, et de rentrer avant la nuit. On avait beaucoup de liberté et c’était à nous d’assumer si on transgressait les règles. C’était un terrain de jeu incroyable. J’adorais partir en montagne et observer les marmottes d’ailleurs, mon savoir inutile depuis : j’imite très bien les marmottes.
Et le kayak, te rappelles-tu de ta première fois ?
J’ai commencé à l’âge de 5 ou 6 ans, puis j’ai fait partie du club de kayak. C’était plus un jeu qu’un sport. Mon tout premier souvenir de kayak, c’est la première vraie rivière que j’ai descendue. On est partis de Bourg-Saint-Maurice jusqu’au Chéran, dans les Vosges. C’est une section de rivière simple techniquement, accessible et magnifique. On a embarqué dans un canyon avec des murs de chaque côté, c’était très beau. On avait dû descendre en rappel, descendre les kayaks à la corde j’avais 5 ans et demi , c’était vraiment la mission ultime. En plus de ça, je me suis retournée, je me suis fait peur, je me suis fait traîner sur les cailloux à l’envers. Dans mes souvenirs c’était énorme, alors qu’en vrai ce n’est pas aussi impressionnant que c’est enregistré dans ma mémoire.
As-tu quitté le milieu à cause des bassins superficiels, comme un appel de la nature ?
J’ai vécu ma vie d’athlète en compétition comme un cadre traditionnel et j’ai toujours gardé en parallèle le kayak de rivière, grâce à mon père. Il a commencé le kayak en même temps que moi, avec son groupe de copains, en faisant du kayak comme on fait de la rando : en allant camper, avec une approche de balade et de découverte. J’ai toujours eu ce lien avec le sport pratiqué comme loisir, et pas nécessairement en compétition.
En 2025, tu as descendu l’Indus au Pakistan, l’un des fleuves les plus dangereux au monde, devenant au passage la première femme à réaliser l’exploit. De cette expédition, tu as aussi tiré un documentaire, Big Water Theory. Quels sont les paysages qui t’ont le plus marquée dans ta carrière ?
Je pense à mes premières grosses expéditions, en 2017, dans les Andes : une expédition sur le Tunuyán et une autre sur le Rio Diamante, parce que c’est très minéral, très austère, on est vraiment au milieu de rien. C’est hyper impressionnant. Ce sont des rivières qui m’ont marquée par le paysage, l’engagement, la difficulté aussi. Je me suis ratée, j’ai fini coincée dans l’eau pendant six minutes, j’ai fait une hypothermie… Il a fallu se remobiliser, reprendre confiance ensuite, c’était une expérience forte.
Au-delà de la performance, qu’est-ce que ça t’a apporté ?
C’étaient mes premières expéditions engagées, loin de tout. En Argentine, il n’y a pas beaucoup d’hélicoptères, les secours ne sont pas vraiment une option. Pour y accéder, on devait passer par les habitants, les arrieros, qui nous aidaient avec les mules ou nous invitaient à manger des asados dans leur campement. C’était hyper riche humainement mais l’air y est très sec, tu as beau mettre de la crème solaire, tu crames !
Et quelles sont tes envies de voyage du moment ?
J’ai beaucoup de pins sur Google Earth, des endroits qui me font rêver. Ces derniers temps, j’ai une vraie fascination pour la haute montagne, pour ce que font les Français en alpinisme, en style alpin, avec le moins de matériel possible. Nos pratiques ont un impact, il ne faut pas se voiler la face. Pour s’améliorer, il faut essayer de ne pas prendre l’avion pour une compétition d’une semaine quelque part, mais en profiter pour rester au moins un mois et demi, deux mois sur place. Voyager loin, mais moins souvent.
À ton échelle, comment gères-tu ton empreinte carbone ?
J’ai pas envie de faire du greenwashing ou de donner des leçons mais il y a un spot au Kirghizstan où les gens abandonnent leur kayak en bas de la rivière à cause de la frontière chinoise, et remontent à pied en laissant leur matériel : ça a créé un cimetière de kayaks. Quand on est allés là-bas, on a décidé de sortir nos kayaks et de les remonter à bout de bras. On était les premiers à le faire et tous les groupes qui y sont retournés depuis ont fait comme nous. On a donc un peu changé la norme : désormais, il faut sortir de la rivière avec son matériel, puisqu’on a montré que c’était possible.
Dans ta discipline, le vivant, les éléments – en l’occurrence les cours d’eau – sont-ils une sorte d’adversaire ? Ou au contraire, un partenaire ?
L’élément est bien plus fort que nous. Les gens qui ont une vision combative de l’eau et qui essaient d’aller à contre-courant ne vont pas très loin dans le sport, parce qu’on ne peut jamais battre un courant. C’est plutôt un pacte : il faut composer avec, avoir un grand respect pour la rivière. Quand on est irrespectueux ou un peu trop confiants, on a souvent un rappel à l’ordre, et au final, c’est un peu la rivière qui nous dit : « ce n’est pas toi qui décides, c’est moi le boss ».
Et aujourd’hui, quel lien entretiens-tu avec les paysages savoyards qui t’ont vu grandir ?
Là où il y a des montagnes intéressantes, il y a des rivières intéressantes. C’est pour ça que j’ai passé presque toutes mes expéditions récentes en milieu montagnard : Himalaya, Karakoram, Pakistan, Kirghizstan… même si la Savoie reste un terrain de jeu incroyable. Mais ça, c’est en train de changer.
Quelles transformations as-tu pu constater ?
Quand je compare les niveaux d’eau d’aujourd’hui à ceux de mon enfance, dans les Pyrénées les rivières ne sont praticables que deux ou trois semaines dans l’année. Pareil, dans les Alpes, fin août, il n’y a plus beaucoup de rivières navigables. En France, le Vénéon a connu des crues il y a deux ans, qui ont arraché la Bérarde, c’est assez dramatique. Et puis il est fréquent de voir des kayakistes attraper des maladies liées à la qualité de l’eau. Je pense que 50 % du temps, on navigue dans les égouts !
Est-ce qu’on peut finir sur une note positive ?
Il y a des rivières très polluées, comme le Gange, mais qui s’oxydent grâce aux rapides. Une rivière très polluée qui suit son cours pendant plusieurs kilomètres peut arriver moins polluée plus bas. C’est assez incroyable, son écosystème s’autorégule.
A VOIR :
Wild Waters (2022, 1h26, réal. David Arnaud, Red Bull Media House)
Big Water Theory (2024, 1h23, réal. Emile Dominé) Meilleur film « Mountain Sports » au Banff Mountain Film Festival 2024 et Prix Inspiration au festival Femmes en Montagne.
- Publié le :
- Tags : sport outdoor, rivières, Savoie, pollution, environnement, aventure
Partager :
à lire aussi

TRAVAIL & SAVOIR-FAIRE
Javier Goyeneche : « Les déchets sont un matériau quasi-inépuisable »
There is no planet B! C’est avec ce message simple que la marque Ecoalf a conquis nos dressing.

TRAVAIL & SAVOIR-FAIRE
Jules Lobgeois « Le bois cesse d’être qu’une matière quand on comprend le temps qu’il faut pour qu’il existe. »
Le sculpteur-designer travaille à partir de bois déjà coupé, souvent récupéré. Il en suit les formes plus qu’il ne les impose.

TRAVAIL & SAVOIR-FAIRE
Anne-Sophie Baillet : « Écœurée par la fast-fashion, j’ai choisi la transparence et la durabilité »
La créatrice de Fish club imagine une collection unique et intemporelle, où l'upcycling est à l'honneur.

ALIMENTATION
Claire Vallée « Le nouveau ONA, c’est ma maison. L’assiette reste la même végétale, bio et locale. Mais c’est aussi une expérience immersive et artistique.»
La cheffe étoilée délaisse pour de bon la mécanique des brigades et des services pour recevoir chez elle. Une gastronomie d’auteure, mais surtout de lien.