Pedro de la Patellière

Pedro de la Patellière « Comprendre la diversité des animaux et comment ils en sont arrivés là. »

Le biologiste marin commence un doctorat sur les requins et passe son temps à transmettre ce qu’il apprend du vivant. Portrait d’un scientifique pour qui la curiosité n’est pas un luxe, mais un moteur.
 
Au port de l’Arsenal, l’eau clapote doucement contre les coques des péniches. On lui a donné rendez-vous sur le quai pour lui tirer le portrait. Biologiste marin, donc eau, donc bateaux. L’idée est un peu facile, mais elle tient. Pedro de la Patellière pose, cheveux bruns en boucles serrées, lunettes rondes, mains dans les poches. Entre deux clichés, il glisse, tout content  « J’ai vu des cormorans un peu plus haut sur la Seine. »
 

« Quand je dis que je suis biologiste marin, on me répond presque toujours la même chose : oh le rêve. »

 

À parler d’animaux, quelque chose s’allume chez lui. Ses yeux brillent. Celui qui le fascine le plus est le requin léopard (Triakis semifasciata). «  Eau froide. Entre 1,2 et 1,5 mètre en moyenne. Dans les grandes forêts de kelp. » » Il dessine la silhouette avec sa main. « Ce n’est pas ce qu’on imagine des requins… il est très fin, très souple. J’aime beaucoup les regarder. » Le paradoxe, c’est qu’il a longtemps eu peur de l’eau « Dès que je ne voyais plus ce qu’il y avait sous mes pieds, c’était l’enfer. »
 
Il raconte qu’il y a vingt-sept ans, sa mère aurait eu « de grosses contractions » devant un documentaire animalier. « Je ne sais pas jusqu’à quel point c’est vrai… c’est un beau mythe. » Depuis, il le répète, il a « un lien incompréhensible » avec les animaux. « J’ai appris à lire pour lire des livres sur les animaux. » Ce qui l’obsède, ce n’est pas seulement l’animal, mais la profusion.
 

« Personne n’est neutre face à l’océan. Il fascine, il fait peur. Il suffit de donner deux infos pour que les gens racontent une histoire, posent une question, sortent une anecdote. »

 

L’école n’est jamais très simple quand on n’aime qu’un seul sujet, surtout quand il trouve si peu de place dans les programmes. Après le lycée, il s’inscrit en biologie et se retrouve, par micmac administratif, en chimie-bio à Créteil. Il raconte cette année où « le plus grand animal étudié est… une méduse. » Et loin de se décourager, il y trouve une prise. « Si j’arrive à prendre du plaisir à étudier des organismes auxquels je n’avais jamais pensé, alors qu’est-ce que ce sera après ? »
 
Ce qui le sauve, c’est la médiation scientifique. Au musée de Rennes, puis dans des collèges plutôt défavorisés, il débarque avec des animaux naturalisés devant des élèves qui n’ont presque jamais vu autre chose que des pigeons et des chats. Il grimace quand on prononce le mot vulgarisation. Il préfère « donner l’envie d’apprendre, l’envie de comprendre ».
 

« Quand tu expliques comment les choses fonctionnent, ça crée un intérêt. Et avec l’intérêt peut venir l’empathie. »

 

Un jour pourtant, la médiation ne lui suffit plus. Il veut aller voir en mer. Pedro de la Patellière devient observateur des pêches aux Açores, embarqué sur des thoniers à la canne, une pêche artisanale au bambou. Il le précise d’emblée : « On n’a aucun pouvoir juridique. Ce n’est ni une police ni un contrôle. Juste une présence à bord, des observations, des données collectées pour la recherche. »
 
Il découvre alors un public plus attaché à la mer que n’importe quel scientifique à terre. « Les plus grands acteurs de la mer, ce n’est pas nous. Les pêcheurs, si. Ils ont des connaissances qu’on n’aura jamais. » Leur savoir n’a pas toujours les noms scientifiques, mais ils savent lire la forme des vagues, repérer des oiseaux à six cents mètres. Quand on évoque Sea Shepherd, il ne dézingue pas, il ne sanctifie pas. Oui, il a été inspiré par Paul Watson. Oui, « il faut des actions qui emmerdent ». Couper les filets d’un petit pêcheur, en revanche, « c’est faire payer le plus fragile ; les multinationales, elles, s’en fichent ». Il tranche seulement sur un point : « Le chalutage de grands fonds, il faut arrêter. Il n’y a aucun monde où ça devient acceptable. »
 
Sur l’avenir, il n’enrobe rien. « C’est la cata. Il faut sauver les meubles, arrêter ce train infernal. » Défaitiste sur l’humanité, il ne l’est pas sur l’empathie. Il évoque un test bien connu en psychologie cognitive « il suffit parfois d’anthropomorphiser un objet pour déclencher de l’attachement. Deux yeux autocollants sur un micro-ondes, un prénom, et l’objet cesse d’être neutre. En quelques jours, on hésite à le jeter. En une semaine, c’est un membre de la famille. » Si l’attachement peut naître ainsi, alors il reste une brèche: l’intérêt précède l’empathie.
 
À la fin de l’entretien, l’enregistreur coupé, on remarque le petit hibou qui pend à son oreille. Une boucle d’oreille trouvée en brocante, dit-il. Rien de symbolique, juste quelque chose qui l’accompagne. On se quitte là-dessus. Pas avec l’envie de devenir biologiste marin mais de longer l’eau. Lever la tête. Vérifier si les cormorans sont encore là.
Pedro de la Patellière
Biologiste marin

Mots: Jessica Bros
Photos : Alizée Bauer
 

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Pedro de la Patellière
Pedro de la Patellière (©Alizée Bauer pour hum média)
Pedro de la Patellière

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