
Née en 2019, cette association nationale travaille à sensibiliser les enfants à une nourriture saine et savoureuse. Reportage à Marseille, où l’école comestible Provence est devenue un acteur incontournable de l’éducation alimentaire.
Sur la table, une cagette de légumes laisse dépasser les longues tiges vertes d’un céleri-rave. « Moi je connaissais pas ce légume. En fait, on dirait un immense radis ! », s’amuse un garçon de 8 ans à propos de la plante herbacée. Après dégustation, la tablée d’enfants convient que le céleri-rave est « croquant et un peu sucré ». Nous sommes au mitan de mai, et à La Garance, scène nationale de Cavaillon, le festival Confit bat son plein. Cette année, l’événement qui mêle aux arts du spectacle ceux de la table a invité l’école comestible Provence à animer un atelier hors des salles de classe où elle officie habituellement.
À Manosque, Aix-en-Provence, dans les communes d’Alleins et Rousset, ou encore à Marseille, où l’asso a vu le jour il y a cinq ans, les élèves sont invités, entre un cours de maths et un cours de français, à troquer leurs cahiers contre des planches à découper. À La Cabucelle, dans les quartiers nord de Marseille, on fêtait récemment une année de sensibilisation à l’alimentation durable. Brochettes de fruits de saison, fruits secs et energy balls ont égayé un goûter organisé avec une association des parents d’élèves. Quelques mois plus tôt, une maraîchère posait en classe sa cagette sur le bureau de la maîtresse : fenouil, betterave, radis noirs. Des légumes que beaucoup d’élèves n’avaient jamais encore jamais touchés. En moins d’une heure, ils et elles ont composé leur salade, élaboré une vinaigrette maison, goûté — et souvent, demandé du rab. Bienvenue dans une leçon typique de l’école comestible. Ici, les idées de biodiversité, saisonnalité et modèles agricoles se passent de grands concepts. C’est par le faire, et surtout le faire ensemble, que les jeunes mangeurs les approchent directement.

« Une révolution délicieuse. »
L’histoire commence en 2019 en Île-de-France, sous l’impulsion de Camille Labro. La journaliste est sensible à l’approche de The Edible Schoolyard Project, un programme né aux États-Unis à l’initiative de la cheffe Alice Waters (figure mondiale du mouvement Slow Food et pionnière de la cuisine bio et locale à travers son restaurant Chez Panisse à Berkeley). Lancé en 2015 à côté d’une école californienne, ce projet associant potager pédagogique et cuisine attenante a essaimé dans plus de 5 000 établissements à travers le monde. Épatée par cette initiative, Camille Labro a voulu en faire l’équivalent français : une « révolution délicieuse », comme elle aime à l’appeler.
Dans ce sillage, une antenne provençale naît en 2021. Elle est la première à voir le jour hors d’Île-de-France, portée par Stéphanie Croce, qui évolue dans le monde du digital et découvre le projet lors du festival Agir pour le vivant à Arles, Lison Postel, qui travaille pour le Programme alimentaire territorial (PAT) de la Métropole Aix-Marseille et l’autrice de ces lignes. À Marseille, ville historiquement entourée de terres agricoles, l’enjeu de reconnexion « de la terre à l’assiette » est grand. « Dans cette ville et dans l’ouest de la métropole, où les inégalités sociales et les enjeux de santé publique sont forts, intervenir dans les quartiers prioritaires est un choix engagé. Un atelier rencontre un grand succès : « le junk food ». Les enfants y préparent leur burger végétarien, découvrent qu’un aliment ultra-consommé peut devenir savoureux et bon pour eux. Ils adorent, repartent fiers, la bouche pleine et les mains sales », rapporte Stéphanie Croce, présidente de l’antenne provençale.


« La bouche pleine et les mains sales »
Le cœur du projet repose sur une méthode maison, baptisée « la bouche pleine et les mains sales ». C’est en faisant, en manipulant, en cuisinant, en goûtant et en partageant qu’on aiguise le mieux le bon goût et le sens du collectif. Concrètement, chaque classe participante bénéficie de 4 à 6 ateliers par an, organisés sur le temps scolaire, avec une progression pédagogique pensée sur plusieurs thématiques : le végétal et les saisons, le cycle de la plante, les goûts et les sens, la lutte contre le gaspillage alimentaire, ou encore les cuisines du monde. Les séances sont animées par des bénévoles issus de métiers variés (maraîchers, cuisiniers, semenciers, nutritionnistes, enseignants, agriculteurs) qui apportent une expertise concrète et incarnée.
Le premier atelier est toujours consacré à la découverte d’une cagette de saison, présentée par un maraîcher. Légumes inconnus, textures surprenantes, odeurs inattendues : la salle de classe se mue en laboratoire sensoriel. « 1 enfant sur 2 nous dit au début qu’il n’aime pas les légumes, c’est un grand classique. À la fin de l’atelier, 99 % goûtent et 50 % disent qu’ils aiment », se réjouit Camille Labro, présidente-fondatrice de l’association nationale.
L’association vise aussi à autonomiser les enseignants dans le déploiement de l’éducation alimentaire, en les accompagnant pour qu’ils puissent, à terme, porter eux-mêmes les projets dans leur classe. Les programmes sont conçus pour durer trois ans dans une école, afin de s’inscrire dans la durée et de véritablement changer les habitudes.

Avec l’éducation inversée, les enfants sont des ambassadeurs à domicile
L’un des effets les plus inattendus et les plus précieux du programme tient à ce que l’école comestible appelle l’éducation inversée : ce sont les enfants qui rapportent à la maison ce qu’ils ont appris en classe. Une recette préparée avec une cheffe, une technique découverte en atelier, un légume goûté pour la première fois : autant d’expériences qui font le voyage jusqu’à la table familiale. Stéphanie Croce, présidente de l’antenne provençale, explique : « Notre cible principale, ce sont les écoles des quartiers défavorisés. On travaille sur la pédagogie inversée : ce sont parfois les enfants qui vont ramener à la maison ce qu’ils auront fait en classe ».
À l’échelle de la France entière, l’école comestible a désormais réalisé plus de 2 900 ateliers, touché plus de 20 000 enfants dans 105 écoles, avec 150 bénévoles mobilisés. Des antennes ont vu le jour en Bretagne, Bourgogne, Toulouse, Lille, Nantes et Lyon. L’association a été distinguée en 2024-2025 comme lauréate du programme P’INS (Programme d’Innovation et d’Incubation en Social), décerné par l’Avise, qui soutient les structures de l’économie sociale et solidaire les plus prometteuses.
L’heure du plaidoyer
Pour Camille Labro, l’heure est maintenant venue d’agir sur une échelle plus globale. « Quand on veut agir concrètement, c’est génial de commencer par le terrain. Ça permet de déployer des savoirs, d’embarquer un grand nombre de personnes investies très concrètement, de partager avec les enfants. Mais si on veut changer les choses, tout ça ne suffit pas. Pour avoir un impact, il faut porter sa voix », analyse la fondatrice. C’est dans ce contexte que le plaidoyer est apparu comme « inévitable et nécessaire ». « La chose politique est dure. On découvre à quel point porter des revendications, dialoguer, trouver le consensus… n’est jamais facile. Le process parlementaire est par exemple un parcours semé d’embûches. Mais en tant qu’asso, nous avons la possibilité d’incarner une voix tierce : celle des citoyens », note-t-elle. Et de se souvenir, avec amusement, d’une rencontre avec Richard Ramos, député du Loiret, qui s’est fait ambassadeur du « bien manger ». « Il nous a demandé en quoi il pouvait nous aider. Pas en nous donnant de l’argent comme le ferait un soutien financier. Ni comme une structure culturelle, avec qui imaginer organiser un événement. Alors comment, au juste ? On n’a pas su lui répondre » Suite à cette discussion sans conclusion, l’association décide de se retrousser les manches sur un autre volet : celui du plaidoyer. À la suite d’un bar camp lors du séminaire de l’an passé, un groupe de travail se forme. Une dizaine de membres réfléchit à « ce qu’on veut dire, comment le dire et avec qui le dire ».
Alors que le droit à l’alimentation n’est pas clairement inscrit ni contraignant dans la loi, l’école comestible se mobilise aujourd’hui dans une une campagne « Good food for all », à travers le collectif Nourrir, pour faire de l’alimentation un droit dans toute l’Europe. Afin d’éviter les reculs écologiques et orienter les textes de loi vers la protection de nos systèmes alimentaires, l’objectif est notamment d’entériner un « principe de durabilité ». Soit un garde-fou contre les pratiques agricoles ne permettant pas de préserver et régénérer la biodiversité, l’eau et les sols. Aux côtés d’autres structures associatives, l’école comestible entend désormais œuvrer à faire du bien manger et du bien nourrir une boussole politique.