
Avec Made in France, comédie sociale sur la fermeture d’une usine, La Poursuite du Bleu s’est imposée comme l’une des compagnies les plus singulières du théâtre français. Populaire sans être démagogique, politique sans être militant, le collectif fondé en 2015 par Samuel Valensi traite les grands conflits contemporains (désindustrialisation, impuissance politique, déshumanisation du travail) avec une esthétique volontairement épurée et beaucoup d’humour. Une approche récompensée aux Molières 2026, où Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget ont décroché le prix du meilleur metteur en scène dans un spectacle de théâtre privé. La preuve, s’il en fallait une, que sobriété et ambition artistique font bon ménage. Rencontre avec Samuel Valensi.
Ces contraintes sont très compatibles avec notre esthétique, parce qu’on a une esthétique très épurée. On fait confiance à l’imaginaire du spectateur. Dans la troupe, on a une formule qui dit que moins on en donne au spectateur, plus on est généreux avec lui. Dans Made in France, par exemple, si la convention est posée que la batterie sera l’usine, la place laissée à l’imaginaire du spectateur est beaucoup plus forte. Pour nous, c’est plus un cadre de jeu qu’une contrainte qui nous empêcherait d’être imaginatifs ou créatifs.
J’ai un rapport très ambivalent au Festival d’Avignon. C’est un festival qui réunit à la fois le meilleur, parce que c’est un moment de fête du théâtre. C’est aussi un moment où on se retrouve tous, et c’est précieux, de constater qu’on peut être heureux en désaccord ensemble. C’est quand même une chance. Mais il représente aussi une hyper-concurrence de tous. On fait des spectacles qui, même quand ils cartonnent, font des déficits monstrueux au Festival d’Avignon. On est sur une logique de privatisation des profits et de socialisation des coûts, avec des conditions de travail infernales pour les équipes techniques et artistiques. Je suis très content d’aider à décarboner le festival, comme on a pu le faire en mettant en place le fret ferroviaire pour l’arrivée des décors en train. Mais je suis conscient que cela ne règle pas les problèmes qu’incarne le Festival d’Avignon. Pour être très clair, si nous pouvions ne pas le faire, nous ne le ferions pas. Mais la quasi-totalité des tournées, et donc des ressources de la compagnie, dépendent de notre passage au Festival d’Avignon.
Pour l’instant, on s’adresse surtout aux jeunes futurs professionnels et aux professionnels en place, plus qu’aux compagnies elles-mêmes. C’est aussi une question d’échelle. Il y a beaucoup d’inégalités dans le secteur et ce serait un peu injuste d’aller donner des cours de transition écologique à des compagnies qui sont déjà dans des logiques écolo parce qu’elles ont peu de moyens et qu’elles font de la sobriété contrainte toute l’année, pendant que trois ou quatre très gros producteurs de spectacles font la quasi-totalité des émissions. C’est aussi une logique de justice de plutôt aller faire des conférences sur le sujet auprès d’Ekhoscene, de Live Nation ou de Netflix, que des petites compagnies régionales.

Je tiens à ce qu’on fasse des spectacles qui soient politiques, mais pas politisés, pas militants. Le spectateur, à la fin, a l’espace de décider de ce qu’il a vu. Ce n’est pas à nous de répondre aux questions posées par le spectacle. Les petites coupures permettent plutôt de prolonger la réflexion après la représentation.C’est une monnaie locale que fabrique la compagnie et qui permet aux spectateurs de se rendre compte que la valeur, finalement, est quelque chose de très subjectif. Elle dépend des accords qu’on a entre nous.
« L’humour c’est le désespoir bien habillé », c’est Godard qui disait ça. Avec la force de l’humour, on peut donner accès à plus de choses qu’en les traitant de façon frontale. Le rire est parfois beaucoup plus fédérateur que de montrer directement la tragédie. Moi, je pense que le rire permet d’arriver à la tragédie. D’ailleurs, on voit bien que les gens rient, mais que la fin du spectacle les confronte à la difficulté de celles et ceux qui subissent la désindustrialisation. Ça ne nous empêche pas de montrer ce qui ne va pas.
L’objectif, c’est de restituer la complexité, mais pas de trancher pour le spectateur. Nous, ce qu’on cherche, c’est à présenter les conflits de notre temps sur un sujet. Et en l’occurrence, une fermeture d’usine, c’est un lieu de conflit quasiment shakespearien. À partir du moment où une fermeture est décidée, il y a un vrai jeu de dupes qui se met en place. Plutôt que de dire que l’un ou l’autre a raison, je pars du principe que, de son point de vue, tout le monde a raison. Et je vais essayer de donner ça à voir au spectateur. Notre écriture, avec Paul-Éloi, est nourrie du réel. On passe beaucoup de temps en entretien avec beaucoup de gens différents. Et souvent, on décide d’écrire quand on ne sait plus quoi penser.


Toute expression culturelle nous permet de nous glisser dans les chaussures d’un autre. Ce qui est particulier au théâtre, c’est la capacité de ne pas être d’accord, mais d’être réunis. Dans une même salle, il y a des sensibilités politiques et personnelles très différentes. Et pourtant, les spectateurs vont rire ensemble de choses qui ne vont pas. Ils vont être en désaccord ensemble. Dans un monde où on vit de plus en plus dans des bulles, isolés par les réseaux sociaux, dans des conflictualités lointaines, ce rapport-là, où on peut passer dans les chaussures d’un autre tous ensemble, il est précieux et rare. Et le théâtre a peut-être une fonction un peu plus particulière que d’autres médiums à ce niveau- là.
On peut déployer beaucoup d’imaginaire avec peu de choses.Dans certains secteurs, notamment la musique, tout le monde court derrière la dernière technologie à la mode, et cela finit par normaliser les spectacles. Or la technique n’a jamais dicté l’émotion. Donc, pour moi, le fait d’être sobre, ce n’est pas ça qui va nous rendre austères. La sobriété peut être drôle, elle peut être joyeuse, elle peut être vivante, elle peut être étonnante, elle peut être aussi foisonnante. Et moi, je pense qu’on essaie de faire ça, et que le secteur vient de reconnaître qu’on le faisait bien. Cette reconnaissance professionnelle témoigne du fait que ce n’est pas incompatible. On peut vraiment faire les choses bien et autrement.
Je n’ai aucun conseil à donner à une jeune compagnie. Des jeunes compagnies subissent des coupes budgétaires à tous les étages. Elles sont déjà dans des formes de sobriété subies. J’aurais plutôt tendance à leur dire de rejoindre des groupes qui permettent d’être solidaires dans cette sobriété, de trouver des solutions et de créer du commun. Je pense aux syndicats, que ce soit les syndicats des artistes ou les syndicats écologiques. Je pense que les questions qui vont se poser pour la transition sont plus des enjeux de solidarité entre structures, que des enjeux d’action individuelle, qui, à mon avis, tapent largement à côté du problème écologique.